Fanny Chartres, Strada Zambila, Neuf, L’école des loisirs, 2017

Illinca et sa petite sœur Zoe vivent à Bucarest avec leurs grands-parents, qui les y ont rejointes pour s’occuper d’elles. Car comme un certain nombre d’autres parents – surnommés « cueilleurs de fraises » - ceux des deux fillettes sont partis à l’étranger afin de « pouvoir donner à leurs deux filles la vie et l’éducation qu’ils s’étaient juré de leur offrir, [et] aider leurs parents dont la retraite de cent euros était insuffisante ». C’est donc la France, exactement Yvetot en Normandie, où le père exerce la médecine et la mère devient aide à domicile. Incompréhension d’Illinca qui, tout en racontant sa vie à l’école et en famille, en décrivant son travail et ses loisirs, les frais enthousiasmes de Zoe, la gentillesse compréhensive de Bunica et Bunicu (les grands-parents), la compagnie de leurs nombreux chats, en évoquant les conversations sur Skype avec ses parents, n’hésite pas à manifester sa révolte devant ce qu’elle prend pour un abandon, non sans poser la question inhérente au fonctionnement de la société roumaine et internationale : « Avant 1989, les Roumains émigraient à l’étranger (quand ils y arrivaient) pour échapper au communisme et à la dictature de Ceauşescu. Aujourd’hui, ils quittent la Roumanie pour ne plus subir la pauvreté et la corruption. Est-ce mieux ainsi ? Je n’ai pas vécu le communisme, mais au moins, avant, les parents n’abandonnaient pas leurs enfants. ».
À l’occasion d’un concours scolaire, Illinca se lie d’amitié avec Florin, un élève tsigane de sa classe, avec qui elle parcourt les rues de Bucarest jusque dans certains quartiers reculés pour y prendre des photos qui seront accompagnées de poèmes du jeune garçon. Faisant fi de l’animosité collective à l’encontre des Tsiganes, les deux enfants font connaissance de leurs familles et de leurs cultures respectives, et balaient ainsi les préjugés courants. Par la même occasion, le lecteur découvre ou redécouvre une ville que l’auteure connaît bien et à laquelle elle rend par personnage interposé un hommage sincère et lyrique. « Tes saisons, Bucarest, sont une vraie provocation pour mes sens. […] Je me love dans ta brise, m’enroule dans tes fils électriques et tourne dans ton grand manège. […] Parfois, le soir, quand il n’y a, je crois, personne d’autre que moi, je m’assieds par terre dans le parc du cirque, à quelques pas des nénuphars, je glisse mes doigts dans tes brins d’herbe et je te sens sous mes doigts. ».
Srada Zambila n’est pas un livre documentaire. S’il fait connaître la vie d’enfants roumains d’aujourd’hui confrontés à de réels problèmes sociaux et familiaux, s’il pose des questions qu’une fillette peut se poser d’une manière générale comme dans des circonstances particulières, s’il donne des renseignements sur la société roumaine actuelle (avec, même, un utile petit lexique en fin de volume), c’est surtout un roman frais et sombre, où la joie et les chagrins, les espoirs et les colères éclatent en vagues successives, où les projets, les attentes et les surprises ponctuent la vie quotidienne. Un roman à lire non seulement pour mieux connaître la Roumanie, sa capitale et la vie qu’on y mène, mais aussi, d’une manière plus générale, pour suivre la destinée d’une fillette et de sa famille, dans un récit d’une grande sensibilité.
Jean-Pierre Longre
Mihaela Michailov, Sales gosses, traduit du roumain par Alexandra Lazarescou, Les Solitaires Intempestifs, 2016
Mircea Cărtărescu, La Nostalgie, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, P.O.L., 2017
Nicoleta Esinencu, Fuck you, Eu.ro.Pa!, Sans sucre, A(II)Rh+, Mères sans chatte, traduits du roumain par Mirella Patureau, éditions L’espace d’un instant, 2016
La crudité du langage, l’abondance lexicale de la révolte se retrouvent dans Sans sucre, dialogue entre « Le frère » et « La sœur » qui échangent sur un rythme de plus en plus rapide, comme en une partie de ping-pong, des considérations sur la vie quotidienne et familiale, l’école, la nourriture, le rationnement (d’où le titre-leitmotiv). L’accélération du mouvement, jusqu’à la déconstruction, figure la transition vers une « liberté », une « intégration européenne » qui ne va pas sans risques ou sans hypocrisie, sans colère et sans violence : « Mettez la merde dans les sacs ! / Enfermez la merde dans les sacs ! / Ensuite jetez-les ! ».
Simona Sora, Hôtel Universal, traduit du roumain par Laure Hinckel, Belfond, 2016
Bernard Camboulives, Un automne avec Cioran ou La sagesse de l’anxiété, Éditions Nicole Vaillant, 2016
Le persil
Revue ReCHERches n° 16/2016
Constantin Acosmei,
Marie-Hélène Bratianu, La mémoire des feuilles mortes
Ion Pillat, Le bouclier de Minerve, traduit du roumain par Gabrielle Danoux et Muriel Beauchamp, 2016
Horia Badescu, Le poème va pieds nus, Résidences de l’Arbre à paroles, 2016
Ileana Mălăncioiu, Comme pleurent les âmes seules, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, éditions hochroth Paris, 2016 

Lucian Blaga, Poemele luminii / Les poèmes de la lumière, édition bilingue. Traduit du roumain et avant-propos par Jean Poncet ; postface par Horia Bădescu. Jacques André éditeur / Editura Şcoala Ardeleană, 2016
Ainsi bien encadrés, il y a évidemment les textes eux-mêmes, qu’il faut lire, en roumain et/ou en français, en silence et/ou à haute voix. D’emblée, l’auteur nous conduit au cœur de son projet : « Avec ma lumière j’amplifie le mystère du monde. ». Mystère paradoxal fait d’amour, attaché d’une manière constante aux éléments naturels (l’air, la terre, le feu, l’eau – l’herbe, le soleil, les étoiles, le fleuve…). Mystère fait aussi de silence, celui de la mort, celui de l’au-delà où paradis et enfer sont intimement liés :