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histoire

  • Une immigration fertile

    Essai, Histoire, francophone, Roumanie, Moldavie, Bruno Teissier, BiblioMonde Éditions, Jean-Pierre LongreBruno Teissier, Ces Roumains qui font la France. Deux siècles d’immigration en provenance de Roumanie et de Moldavie, BiblioMonde Éditions, 2020

    La France moderne s’est constituée, au fil des siècles et des années et pour une part importante, grâce à des immigrés de différentes origines, de différentes classes, qui ont enrichi de leur savoir-faire, de leur mentalité, de leur sens artistique, de leur histoire familiale et sociale le patrimoine national. C’est l’idée qui sous-tend la collection « Le puzzle français », dont Ces Roumains qui font la France est le second volume, après un premier consacré aux Allemands.

    Certes, l’immigration roumaine et moldave, qui comme l’écrit l’auteur « n’est pas significative avant le milieu du XIXe siècle », n’est pas la plus nombreuse. Mais « les Français d’origine roumaine sont d’une grande diversité sociale, culturelle, linguistique, religieuse, politique… », et cette diversité, dont l’une des dominantes est la francophonie, est d’un apport décisif. Le grand public connaît bien sûr quelques noms fameux, ceux de Tzara, Brancuşi, Cioran, Ionesco, voire celui de l’actuelle ministre des sports, Roxana Maracineanu. L’un des mérites de ce livre est de replacer ces noms (et les autres) dans une perspective historique, chaque chapitre étant inauguré par une page précisant le contexte général, à commencer par les liens politiques, universitaires et culturels privilégiés tissés dès le XIXe siècle entre les deux (ou trois) pays. Un autre mérite est d’entrer dans les détails, révélant l’origine roumaine ou moldave de telle ou telle personnalité connue, ou réhabilitant telle ou telle personnalité méconnue. On n’établira pas ici de liste exhaustive, mais il est question par exemple des origines de Gérard Philippe, de Marin Karmitz, de Vladimir Cosma, question aussi des artistes de toutes disciplines (Grigorescu, Enesco, Panaït Istrati, Paul Celan), d’écrivains contemporains tels Ghérasim Luca, Dumitru Tsepeneag, Matéi Visniec, Liliana Lazar, d’hommes politiques comme Robert Badinter, Serge Moscovici, Jean-François Copé, mais aussi de Bernard Natan, qui a joué un rôle majeur dans la société cinématographique Pathé, des nombreux militants qui ont participé à la Résistance, telle Olga Bancic, seule femme du groupe Manouchian, de bien d’autres encore, dont on peut faire ou approfondir la connaissance au hasard des pages, ou en se reportant aux index.

    L’abondance des noms aurait pu rendre la lecture de l’ensemble fastidieuse. Ce n’est pas le cas, car les chapitres, parsemés d’illustrations, sont bâtis comme des récits à caractère historique ou biographique, chacun d’entre eux étant consacré à un thème ou à une appartenance (les aristocrates, les Juifs, les Tsiganes, les options politiques, les artistes etc.) et mettant en relief les personnalités les plus intéressantes. Il n’est évidemment pas question, en un peu plus de cent pages, d’épuiser le sujet (certaines figures peuvent souffrir de schématisations ou de partis-pris purement historiques), et on pourrait ajouter quelques noms à une liste déjà longue. Mais libre aux lecteurs, après cela, de s’intéresser de plus près à l’un des sujets abordés ou à l’un des personnages évoqués. Et de retenir l’idée que la diaspora roumaine et moldave a grandement participé à la construction de notre pays, et continue à le faire. 

    Jean-Pierre Longre

    www.bibliomonde.fr  

  • Entretenir la mémoire

    Histoire, autobiographie, littérature, francophone, Roumanie, Jil Silberstein, Les éditions Noir sur Blanc, Editura Universitaţii Alexandru Cuza, Cahiers Benjamin Fondane, Jean-Pierre LongreJil Silberstein, Les Voix de Iaşi, Une épopée, Les éditions Noir sur Blanc, 2015

    Les ouvrages qui évoquent, en tout ou en partie, le pogrom de Iaşi – ce massacre de treize mille Juifs perpétré dans la capitale de la Moldavie roumaine par les armées roumaine et allemande, ainsi que par une partie importante de la population poussée à la violence extrême – ne manquent pas : il est juste et salutaire d’entretenir la mémoire. Qu’on se rappelle Kaputt de Malaparte (1944, traduction française 1946 chez Denoël), Conversation à Jassy de Pierre Pachet (Denoël, 2010), l’ouvrage photographique et historique de Radu Ioanid, Le pogrom de Jassy (Calmann-Lévy, 2015) ou, tout récemment, le roman Eugenia de Lionel Duroy (Julliard, 2018) – on en oublie certainement.

    La particularité de Jil Silberstein (et le sous-titre « Une épopée » est justement significatif) est que tout au long de ses 700 pages, il met en regard souvenirs familiaux, expérience personnelle, perspectives historiques et focalisation précise sur l’antisémitisme, sur le déclenchement et le déroulement du carnage de la fin juin 1941 (véritablement prévu, ourdi par le « conducator » Antonescu). Cela s’accompagne tout naturellement d’un mélange des genres qui donne une vivacité et une variété particulières à l’ensemble : narration pure, lettres personnelles ou rapportées, autobiographie, portraits, évocations poétiques, dialogues à caractère théâtral, documents écrits et photographiques, essai historique et sociologique… L’art de l’anecdote et la recherche méthodique se combinent habilement, évitant au lecteur de se perdre dans les méandres de l’histoire.

    On ne résumera pas ici les nombreux détails qui, globalement, explicitent la montée de la violence dans un pays, une région et une ville où les communautés se côtoyaient de longue date. Disons simplement que les analyses historiques, depuis les siècles passés jusqu’à la période contemporaine (qui n’a pas effacé l’antisémitisme) concernent, dans une série d’arrêts sur image et de zooms progressifs, aussi bien l’histoire générale de la Roumanie que celle de lieux particuliers (Bucarest et surtout Iaşi) et de faits précis : le pogrom de 1941, donc, mais aussi des événements remontant au passé d’un pays sans cesse pris entre les empires ottoman, russe et austro-hongrois, un pays situé au carrefour des cultures, un pays en quête d’indépendance, qui a connu différentes formes de fascisme et de totalitarisme, qui a connu les vraies et les fausses révolutions, un pays dans lequel les minorités, notamment les Juifs, ont tenté de survivre, en proie aux rivalités, aux jalousies, aux stigmatisations officielles ou officieuses, aux traditions séculaires… Jil Silberstein détecte avec finesse les « sources » de l’antisémitisme, selon lui au nombre de quatre : sources « religieuse », « économique », « idéologique » et « intellectualo-philosophique ».

    L’auteur, dont la famille paternelle est originaire de Iaşi, est certes personnellement concerné par le sujet de son ouvrage. Mais il a accompli un énorme travail de documentation objective, donnant une charpente scientifique à un récit qui relève aussi, dans le fond et dans la forme, de la littérature. On y croise d’ailleurs, d’un bord ou d’un autre, des écrivains connus. Eminescu, Eliade et Cioran, dont l’antisémitisme fut avéré, durablement ou momentanément, et par ailleurs Ana Blandiana, Panaït Istrati (certes en simple filigrane, dans une évocation de Brăila, et dans l’esprit même de certains chapitres), surtout Benjamin Fondane, qui mourut à Auschwitz et à qui sont consacrées ici des pages pleines d’émotion.

    Les Voix de Iaşi est donc une « épopée » et une somme. Mais une somme qui se lit sans ennui aucun, comme un roman, et qui se décline sur tous les tons. En guise d’illustration de la pluralité des registres, citons successivement une anecdote humoristique et un poème.

    L’anecdote (qui circulait naguère « parmi les Israélites de Bucarest », et qui relate une scène se passant dans un bus) :

    Un Juif se lève et offre son siège à un vieil homme.

    - Je ne vais certainement pas m’asseoir sur un siège qui vient d’être occupé par un youpin ! s’écrie le vieillard de manière féroce.

    Un autre chrétien, qui se tient près de lui, lui demande :

    - Ne voulez-vous vraiment pas vous asseoir ?

    - Certainement pas !

    Alors l’autre de s’asseoir sur le siège offert par le Juif.

    Deux minutes plus tard il se relève.

    - À présent vous pouvez vous asseoir, dit-il au vieillard, le siège vient d’être roumanisé.

     

    Le poème, d’une poignante espérance, de Charles Reznikoff :

    Que d’autres peuples affluent comme des fleuves

    inondant une vallée,

    laissant derrière eux cadavres, arbres déracinés et étendues de sable ;

    nous autres Juifs sommes pareils à la rosée,

    sur chaque brin d’herbe,

    piétinés aujourd’hui

    et là demain matin…

    Jean-Pierre Longre

     

    Signalons deux autres ouvrages de Jil Silberstein :

    Histoire, autobiographie, littérature, francophone, Roumanie, Jil Silberstein, Les éditions Noir sur Blanc, Editura Universitaţii Alexandru Cuza, Cahiers Benjamin Fondane, Jean-Pierre LongreRoumanie, prison des âmes, Les éditions Noir sur Blanc, 2015

    Présentation de l’éditeur :

    Révolution roumaine de décembre 1989. Après les manifestations de Timişoara, réprimées dans le sang, la fuite puis l’exécution de Nicolae et Elena Ceauşescu, le jour de Noël, s’ensuit une immense confusion : gouvernements provisoires, intimidations, manipulations…
    Débutée en janvier 1990 lors d’une mission humanitaire, cette enquête sous forme de journal est nourrie de contacts vrais, loin des rumeurs et des simplifications dont les médias se sont fait l’écho. Jil Silberstein conduit là une réflexion politique et civique, issue des nombreux entretiens consignés à travers le pays, dans les milieux les plus divers ; une tentative de sortir de l’idéologie par le témoignage sur la vie, faite de joies nouvelles, de générosité inquiète, mais aussi de doutes et de ressentiments, d’attentes et de crispations, de violences et de désillusions. Car si l’insurrection roumaine a permis que s’entrouvrent les portes de cette prison des âmes, elle n’a pas aboli pour autant les mœurs totalitaires.

    Après avoir reconstitué la chronologie des événements, Jil Silberstein retourne en Roumanie au mois d’août 1990 pour y mener une enquête approfondie dans les milieux d’opposition. C’est ainsi qu’il analyse les dérives et les contradictions de l’après-Ceauşescu, et nous montre comment l’impatience d’en finir avec l’humiliation, mais aussi le rejet des imposteurs confisquant la révolte à leur profit, obligeaient les Roumains à inventer d’autres modèles.
    Cette nouvelle édition a été considérablement augmentée à la faveur de deux voyages anniversaires : pour les dix ans de la révolution, en 1999, puis à l’automne 2009. Vingt ans après, l’auteur interroge les personnes qu’il retrouve, devenues membres entre-temps de l’Union européenne.

     

    histoire,autobiographie,littérature,francophone,roumanie,jil silberstein,les éditions noir sur blanc,editura universitaţii alexandru cuza,cahiers benjamin fondane,jean-pierre longreDor de Iaşi, 2016

     Présentation faite dans les Cahiers Benjamin Fondane n° 20 (2017) :

    Cet album de cartes postales nous convie à une promenade dans le Iaşi d’autrefois, celui que Fondane a connu dans sa jeunesse. Nous nous promenons dans les rues, sur les places, dans les jardins publics. Nous contemplons les imposantes statues d’hommes politiques, juchées sur des socles, et nous comprenons pourquoi Fondane les abhorrait.

    Dans la section consacrée à la communauté juive, nous pouvons voir la façade de l’Hôpital israélite (où l’oncle de l’auteur exerça la médecine), la synagogue, la librairie Ornstein, mais aussi des photos de personnalités juives, comme celle d’Abraham Goldfaden qui fonda le théâtre yiddish Le Pommier vert. Le jeune Fondane y figure aux côtés de sa soeur Lina, de son ami Brunea-Fox, et d’une femme qui pourrait être Maria Rudich (Marior). Une carte postale représente l’expulsion des Juifs de Iaşi en 1866. Une image rappelle que certains Juifs, bien que privés de droits civiques, se sont engagés dans l’armée roumaine durant la Grande Guerre. Cette section se termine sur des vues du cimetière juif de Păcurari.

    C’est à la suite d’une quête inlassable que Jil Silberstein a pu rassembler cet ensemble de documents qui fait revivre la ville natale de sa famille paternelle au début du XXe siècle.

     

    www.leseditionsnoirsurblanc.fr

    http://www.editura.uaic.ro

  • Tribulations d’Est en Ouest

    Roman, Histoire, Roumanie, francophone, Michel Ionascu, L’Harmattan, Jean-Pierre LongreMichel Ionascu, Turbulences Balkaniques, L’Harmattan, collection « Lettres Balkaniques », 2018

    Petre Banea, inspecteur des crédits à la succursale de la Banque de Roumanie à Sibiu, et qui a toutes les apparences du « fonctionnaire au-dessus de tout soupçon », se trouve mêlé à un détournement d’avion lors d’un déplacement à Bucarest, détournement au cours duquel un policier est tué. Les passagers se retrouvant à Belgrade, Petre Banea, contre toute attente, demande l’asile politique. Nous sommes fin 1949, période où le communisme soviétique règne sur la Roumanie, tandis que la Yougoslavie titiste cherche son autonomie. Petre, on l’apprendra, rêve de joindre l’Ouest, si possible la France, pour y « trouver la liberté ». Ce faisant, il laisse au pays sa mère, avec laquelle il vivait à Sibiu, et son frère Spiridon, lieutenant dans l’armée, dont le tempérament et les options politiques sont radicalement différents de ceux de son frère.

    Débutant en pleine action, le « roman » (dont on se doute bien qu’il repose sur des faits réels) construit peu à peu le destin de Petre, tout en revenant périodiquement sur celui de Spiridon, qui va subir une déchéance progressive jusqu’à sa disparition. Découpé en de nombreuses séquences, à la manière d’un film (on sait que l’auteur, Michel Ionascu, est cinéaste), le récit se porte d’un lieu à un autre, reconstituant pour le lecteur le puzzle des tribulations de Petre et de la vie politique et sociale de l’époque, tout en élargissant le point de vue. C’est ainsi que l’on se déplace entre Sibiu, Piteşti, Bucarest, Belgrade, Brăila, Trieste, jusqu’à la France et Paris, le but ultime – cela de 1949 à1989, voire mars 2016 (date de la mort de Petre/Pierre Banea), et même février 2018, pour un épilogue mi inquiétant mi plaisant vécu par Daniel, son fils. 

    Le destin de Petre n’est pas dépendant de ses seules décisions. Le régime yougoslave, s’il est différent de la dictature roumaine, n’est pas pour autant synonyme de liberté, et il faudra beaucoup de patience, de ruse, de détermination et de courage au protagoniste pour rejoindre l’Europe occidentale et devenir Pierre Banea. Du côté roumain, les enquêtes, espionnages, dénonciations, perquisitions chez sa mère, luttes intestines au sein même des services politiques et policiers, les rivalités au sein de la Securitate – tout est détaillé d’une manière parfaitement documentée. Avec pour conséquence le poids des relations internationales : « Il était conscient qu’il dépendait de stratégies politiques qui le dépassaient largement et qui rendaient incertaine la résolution de sa situation personnelle. La presse locale ne manquait jamais une occasion de se faire l’écho du conflit politique qui opposait Staline et Tito et qui, par ricochet, empoisonnait les relations bilatérales entre les communistes roumains et yougoslaves. Les deux frères ennemis, deux pays voisins, s’affrontaient violemment au sein du Kominform, le Bureau d’Information des Partis Communistes et Ouvriers. ».

    Les occasions ne manquent pas à l’auteur, outre les questions individuelles, d’aborder les questions historiques, notamment sur le passé de la Roumanie (le fascisme et l’antisémitisme, la guerre, l’accession des communistes au pouvoir…) ainsi que sur des événements plus récents (la chute de Ceauşescu et la « révolution » roumaine), y compris en France (mai 68, les querelles politiques…). Et comme il est question de Brăila, Panaït Istrati est présent, nommément ou par allusion, au détour de plusieurs épisodes. Quoi qu’il en soit, même installé en France, Pierre n’oubliera jamais d’où il vient : « Petre était profondément roumain, très attaché à son pays, un pays dont il n’oublierait jamais la culture, les racines, l’histoire. Même réfugié en Occident, il continuerait la lutte pour l’honneur de cette nation des Carpates qui avait su donner au monde des artistes et des intellectuels tels que Eugen Ionesco, Emil Cioran, Virgil Gheorghiu, Mircea Eliade, Mihai Eminescu, Georges Enescu, Victor Brauner, Sergiu Celibidache, Panaït Istrati, Constantin Brâncusi, Tristan Tzara, Benjamin Fondane, Anna de Noailles, Mihail Sebastian, Elvire Popesco et tant d’autres créateurs moins connus, sans oublier… Béla Bartók que Petre n’hésitait pas à présenter comme Roumain ou Hongrois de Roumanie… ». Cet attachement à une culture particulièrement riche n’est-il pas celui des nombreux Roumains installés à l’étranger ? Turbulences Balkaniques se présente comme une fiction qui, tout en préservant l’intérêt narratif, aborde de nombreux sujets liés à une histoire réelle, à la fois collective et personnelle ; pour tout dire, un beau récit documentaire, biographique et romanesque, dans lequel on sent l’auteur intimement impliqué.

    Jean-Pierre Longre

     

    www.michelionascu.com

    www.editions-harmattan.fr 

  • L'engagement de l’écrivain face à la complexité de l’histoire

    Autobiographie, Histoire, Roumanie, Gabriela Adameşteanu, Nicolas Cavaillès, Jean-Yves Potel, éditions Non Lieu, Jean-Pierre LongreGabriela Adameşteanu, Les Années romantiques, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, préface de Jean-Yves Potel, éditions Non Lieu, 2019

    « Ce livre parle de moi, mais en l’écrivant j’espère bien que d’autres se reconnaîtront dans mes expériences, dans ce qu’il m’a été donné de vivre. ». La lecture de l’ouvrage nous montre, en effet, comment une écriture particulière peut largement transcender l’autobiographie, le récit personnel, pour offrir une vision à la fois générale et précise, une véritable somme historique, politique, sociologique, tout en ménageant l’intérêt narratif. Car le récit de ces « années romantiques » (expression à prendre sans doute avec un sourire de lucidité), de ces années qui ont accompagné et suivi ce que d’aucuns appellent « révolution », que Gabriela Adameşteanu, avec beaucoup d’autres, qualifie de « coup d’État », ce récit, donc, tient aussi bien de la littérature que de l’essai.

    De nombreux fils tissent le texte, certains plus serrés que les autres. Cela commence par l’invitation faite à l’auteure par l’« International Writing Program » pour une résidence à Iowa City, quelques semaines au cours desquelles s’ouvre à elle cette Amérique dont elle ne rêvait pas vraiment (la France l’attirait plus), mais des semaines qui lui permettront, en particulier, d’interviewer à Chicago le dissident et disciple de Mircea Eliade Ioan Petru Culianu, réfugié aux USA après maintes tribulations, esprit particulièrement vif et réfléchi, homme d’une grande culture, qui mourra étrangement assassiné quelques semaines après cet entretien, non sans avoir fait découvrir à l’auteure et aux personnes qui le liront dans le journal d’opposition 22 le rôle meurtrier des manipulations du KGB, de la Securitate et des dirigeants communistes roumains dans un « scénario » destiné à chasser Ceauşescu, fin 1989, en faisant croire à une révolution populaire.

    Autres fils conducteurs : l’accident survenu en février 1991 dans le Maramureş, en compagnie d’Emil Constantinescu (futur président d’« alternance » en 1996), accident qui vaudra à l’auteure de rester alitée plusieurs mois et de laisser libre cours à ses réflexions et à ses doutes ; le travail acharné pour l’organe du G.D.S. (« Groupe pour le dialogue social »), le journal 22, qu’elle a dirigé de 1991 à 2005 ; et, liée à cela, la contestation de la prise du pouvoir par Ion Iliescu, Petre Roman et quelques autres anciens dirigeants du parti communiste roumain – ce qui l’a conduite, comme la plupart des écrivains de l’époque, à laisser de côté la création : « Jusqu’en l’an 2000, environ, je n’ai plus écrit ni lu de prose : seulement la presse, roumaine ou étrangère, et des livres se rapportant de près ou de loin au journalisme. Quand j’échappais à l’obsession du journal, d’ordinaire pendant de courts voyages qui me conduisaient à des séminaires de presse, je prenais, sans projet précis, des notes, dans divers cahiers. ».

    D’ailleurs, si plusieurs questions parcourent le livre (le rôle des politiciens dans la conduite des affaires et le destin du pays, le passé de la Roumanie avec ses compromissions, avec l’antisémitisme dont fut accusé, par exemple, Mircea Eliade, avec l’accession en force des communistes au pouvoir, avec les méfaits de la dictature sur les consciences et les relations humaines etc.), celle de l’engagement, de l’activité ou de la passivité des écrivains est récurrente. « Jusqu’où un écrivain peut-il aller dans les compromis, dans la vie, en littérature, dans le journalisme, et à partir de quel moment ces compromis affectent-ils la qualité de son écriture ? Si c’est bien le cas ? Sur ces questions, les verdicts sont plus nombreux que les débats. Les jeunes générations n’ont pas les moyens de comprendre la vie sous un régime totalitaire mieux que les citoyens des pays occidentaux qui n’ont pas fait cette expérience. À moi aussi il est arrivé d’émettre des jugements tranchés, sans nuances, avec cette condescendance, pour ne pas dire ce mépris, biologique, des jeunes envers la génération antérieure. J’ai longtemps repoussé in corpore les écrivains du réalisme socialiste, eux et toutes leurs œuvres. ». Un livre ponctué d’interrogations, donc, et qui décrit avec acuité, sans occulter ni les options ni les doutes personnels, la vie politique, intellectuelle, culturelle, littéraire d’une période tourmentée. Un livre où l’on croise beaucoup de personnalités marquantes ; pour n’en citer que quelques-unes : Paul Goma, exilé à Paris, la poétesse Ana Blandiana, figure, avec son mari Romulus Rusan, de l’Alliance Civique, I.P.Culianu déjà cité, Dumitru Ţepeneag, lui aussi exilé à Paris après avoir créé à Bucarest le groupe oniriste, Emil Constantinescu, Mircea Căratărescu, l’un des grands représentants avec Gabriela Adameşteanu de la littérature roumaine contemporaine, et qui séjourna en même temps qu’elle à Iowa City… Les noms foisonnent, les personnages abondent. Mais Les Années romantiques n’est pas une galerie de portraits, ni, seulement, une autobiographie ou un essai historico-politique. C’est vraiment une œuvre d’écrivain, dont la construction suit les méandres de la mémoire et de la vie personnelle et collective, rendant ainsi compte d’une période difficile.

    Ajoutons que, à l’appui de cette construction mémorielle, le livre est un véritable traité d’anti-manichéisme : « La vie et la littérature ont contredit mon manichéisme. Mais il a résisté aux années romantiques. Dès mon enfance, j’ai senti qu’il était très mal d’“écrire pour le Parti”. J’ai atteint la liberté sans avoir “péché” par la moindre ligne de compromission, mais en portant toujours en moi, inversé, le manichéisme de mon éducation communiste. Il m’a fallu bien des années pour en sortir – si j’en suis vraiment sortie. […] Dans ce communisme qui a englouti les vies de nos parents et qui semblait prêt à durer plus longtemps que nos propres vies, une autre catégorie de gens a existé, beaucoup plus large : ceux qui s’efforçaient de mener une vie normale, en ne faisant que les compromis inévitables. Cette appréhension d’un monde disparu est plus complexe et moins intéressante pour ceux qui ne l’ont pas vécu – les Occidentaux et la majorité des jeunes d’aujourd’hui. ». C’est à cette « appréhension » « moins intéressante » que nous devons nous intéresser, et que doit nous intéresser la littérature, en nous mettant au cœur de la « complexité » de la vie.

    Jean-Pierre Longre

    www.editionsnonlieu.fr

  • Parutions récentes, été 2016

    Poésie, Autobiographie, Histoire, Roumanie, Constantin Acosmei, Nicolas Cavaillès, éditions hochroth Paris, Marie-Hélène Fabra-Bratianu, Paul Fabra, L’HarmattanConstantin Acosmei, Ce qui s’est passé. Traduction du roumain par Nicolas Cavaillès et l’auteur, éditions hochroth Paris, coll. « sine die », 2016

    Présentation :

    Qualifié de « grand silencieux » par la critique, Constantin Acosmei, né en 1972 à Tîrgu Neamţ, est l’auteur d’un seul livre, Jucăria mortului (Le Jouet du mort), réédité à trois reprises depuis sa première parution en 1995. Il n’écrit plus.

    je prends entre mes doigts une mèche sale

    de mes cheveux emmêlés la brûle avec ma

    cigarette à la racine et la jette sous le lit 

    www.paris.hochroth.eu

     

    Poésie, Autobiographie, Histoire, Roumanie, Constantin Acosmei, Nicolas Cavaillès, éditions hochroth Paris, Marie-Hélène Fabra-Bratianu, Paul Fabra, L’HarmattanMarie-Hélène Bratianu, La mémoire des feuilles mortes. Préface de Paul Fabra, L’Harmattan, 2016

    Présentation :

    Ma mère était la descendante d'une grande famille roumaine, les Bratianu. Son père était historien et homme politique. Il est mort dans un camp. Mais elle préférait me raconter les réunions familiales avec des vieux généraux, des jeux dans des parcs avec un vrai roi, des enfants princes et des gouvernantes allemandes. Je me rappelais alors que ma mère venait d'une autre planète, en noir et blanc, comme les photographies accumulées dans une malle, à la maison.

    www.editions-harmattan.fr