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roumanie

  • Figures de l’humaine diversité

    Roman, Roumanie, Gabriela Adameşteanu, Nicolas Cavaillès, Non Lieu, Jean-Pierre LongreGabriela Adameşteanu, La Rencontre, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Non Lieu, 2026

    Si l’on ne considérait que son sujet, on pourrait s’attendre à un roman déprimant. Sous la plume de Gabriela Adameşteanu, il n’en est rien. Écrit en plusieurs étapes, entre 1985 et 2013, La Rencontre multiplie les voix, les registres, les points de vue, et cette variété, pleine d’enseignements historiques, sociologiques et psychologiques, procure un vrai bonheur de lecture.

    Le sujet, donc. Traian Manu, célèbre universitaire, qui vit en Italie depuis quarante ans, retourne en Roumanie, le pays qu’il a fui, pour quelques jours à l’occasion d’une conférence. Cela se passe sans les années 1980, période d’intense activité de la trop fameuse Securitate, de pénurie absolue pour la population, conséquemment de méfiance mutuelle entre les citoyens. Dans ce contexte, Traian est attendu comme le Messie ou comme un traitre, selon les points de vue, et il est rigoureusement surveillé pour des raisons divergentes : espionné dans ses activités et ses déplacements, ou tenu de près pour des demandes matérielles diverses, des médicaments, des faveurs saugrenues auxquelles il est bien incapable de répondre. Déceptions de part et d’autre, d’autant que Traian ne retrouve pas celle que jadis il a aimée et qui est morte, et qu’il ne reconnaît pas ceux qui prétendent être de sa famille.

    Il ne s’agit cependant pas du simple retour décevant dans un pays natal totalitaire. « Leur pays, le leur. Pas le sien, non. Ce pays qui fut le nôtre et qui n’est plus à personne… ». Le fil conducteur (si l’on peut dire) est un trajet en voiture vers Rome que Traian fait avec sa femme Christa, qui est au volant. À mesure que le trajet avance, avec les souvenirs du mari alternent ceux de l’épouse, d’origine allemande, qui se souvient de la période nazie dans son pays, de la rencontre « sur la Haupstrasse » avec la voiture du führer saluant « le bras tendu », de la disparition de son père, des bombardements alliés… Quant au « professeur » Traian, il semble s’être pris au piège d’une nostalgie d’où ses quinze jours passés de « l’Autre Côté », dans son pays de naissance, l’ont fait revenir : « Dans mes rêves, je retrouvais toujours les gens qui avaient compté pour moi et, jusqu’à ce voyage, je n’ai jamais pu croire qu’ils n’étaient plus là. Maintenant, oui, maintenant seulement, depuis ces deux semaines, les visages que j’avais conservés dans ma mémoire, intacts, pendant près d’un demi-siècle, ont été irrémédiablement détruits… Si j’y avais réfléchi de manière rationnelle, j’aurais accepté que mes chances de les revoir étaient faibles, une simple opération de logique, d’arithmétique, aurait suffi, mesurer le temps écoulé depuis mon départ, j’aurais bien vu qu’ils n’avaient guère de chances de survivre, les pauvres, la vie là-bas est tellement dure… Faites le compte vous-mêmes… » Et pour les nouveaux, il était un inconnu, un homme venu d’un pays où tout est possible, un homme qui peut répondre à toutes leurs demandes.

    Cela dit, le roman de Gabriela Adameşteanu n’est pas qu’une histoire de souvenirs, de retours et de nostalgie. C’est une vaste scène de théâtre où se mêlent, se croisent, se quittent, se retrouvent, se côtoient toutes sortes de personnages qui sont autant de figures de « la condition humaine » (pour reprendre l’expression de la quatrième de couverture) : les protagonistes, Traian et Christa, mais aussi les espions, ces « sécuristes » aussi bornés qu’incultes, qui doivent obéir au « plan d’action » et fournir des rapports odieux et absurdes sur ceux qu’ils surveillent, tout en se lançant mutuellement leur ignorance à la figure : « Dis voir, t’étais où en 1956, quand y a eu l’alphabétisation obligatoire ? T’as quand même du mal à lire, mon vieux ! T’as pas suivi les cours, c’est ça, hein ? Eh, la culture, l’enseignement idéologique, faut forcer pour que ça rentre ! Toi t’as pas voulu et regarde ce que t’es devenu ! Mais quand il s’agit de chouiner à droite à gauche que je devrais t’augmenter, là, pas de problème, hein, tu te démerdes ! Quoi, tu crois que je sais pas tout ce qui sort de ta bouche ? Et t’es même pas foutu de lire ce qu’y a d’écrit là-dessus ? » Autres scènes comiques, les répliques échangées à toute vitesse entre les personnages qui attendent ou accompagnent Traian – théâtre de l’absurde dans le style de celui de Ionesco, mais se situant dans le cadre réaliste de la Roumanie communiste, celle des queues devant les magasins et de l’espoir déçu. Et il y a ce jeune garçon, Daniel, vague neveu de Traian, qui voudrait l’aborder mais qui n’ose pas, qui attend un regard qui ne vient pas, qui attend de se confondre avec lui : « Oui, être lui, tel que je l’ai vu le premier jour, avec les lunettes stylées et la tenue carrément cool, le vieux, et tous les autres accrochés à ses basques, les filles, les sécuristes, les petits trafiquants, les croque-morts, et les poches sur les manches, et la barbe impeccable, qui sentait l’After Shave Tabac Original, oui, à ce moment-là, je mourais d’envie d’être lui ! ». La rencontre n’aura pas lieu…

    Traian n’est pas seulement Traian Manu, éminent biologiste, il est à la fois modèle et repoussoir, perspicace et somnolent, vif et en fin de vie, homme du passé et du présent, veillé par une Christa qui se soucie de lui tout en charriant son propre passé, harcelé par tous les échantillons possibles du genre humain, bienveillants ou malveillants, intrusifs ou timides, repoussants ou séduisants. Tout cela donne un ensemble pathético-comique, une comédie humaine où l’humour n’est jamais loin du tragique, où la satire n’est jamais loin de l’introspection. Un roman antidépresseur, un roman de « vies en série » (titre de l’un des chapitres), un roman de la diversité, un vrai beau roman.

    Jean-Pierre Longre

     

    Roman, Roumanie, Gabriela Adameşteanu, Nicolas Cavaillès, Non Lieu, Jean-Pierre LongreLes éditions Non Lieu viennent aussi de publier Trajectoires de l'exil, de Petre Raileanu et Giovanni Rotitori.

    "Les multiples dimensions de l'exil sont explorées à travers les itinéraires d'écrivains roumains ayant choisi de s'exprimer en langue française. La première partie offre une galerie de portraits d'auteurs majeurs du XXe siècle, retraçant le rôle fondateur du français dans leur parcours. La seconde approfondit les enjeux philosophiques de l'exil dans une approche intertextuelle et psychanalytique."

    Les écrivains étudiés sont Emil Cioran, Benjamin Fondane, Eugène Ionesco, Ilarie Voronca, Paul Celan, Tristan Tzara, Panaït Istrati, Isidore Isou et Gherasim Luca

    http://www.editionsnonlieu.fr/Les-editions-NON-LIEU

  • Trois bouquets d’un coup !

    Le Persil Journal n°239, novembre 2025, 240, février 2026, 241-242, mars 2026

    revue, le persil, francophone, germanophone, suisse, roumanie, marius daniel popescu, jean-pierre longre N° 239. Henri Roorda. Présentation :

    « Journal inédit, le persil est à la fois parole et silence ; ce numéro simple contient des textes critiques, des impressions de lecture et des pastiches rassemblés à l’occasion du centenaire de la mort d’Henri Roorda, ainsi que des inédits et des documents iconographiques. Il a été préparé par Alain Ausoni & Anne-Lise Delacrétaz.

    Avec les contributions de Joël Aguet Alain Ausoni, Félix Blandin, Jo Boegli, Alain Corbellari, Morgane Cuttat, Anne-Lise Delacrétaz, Ariel Dilon, Marianne Enckell, Sushmit Ganguly, Rokus Hofstede, Marguerite Lebeau, Gilles Losseroy, Aurélie Maire, Jérôme Meizoz, Lea Mento, Andréa Moret, Sophie Perrelet, Guy Poitry, Robin Vanat, Jonathan Wenger, Simon Weniger. »

    « Maître de mathématiques lausannois tôt acquis aux idéaux anarchistes, Henri Roorda (1870-1925) a marqué son époque par son intense activité de chroniqueur et par la verve de ses écrits pédagogiques. »

     

    revue, le persil, francophone, germanophone, suisse, roumanie, marius daniel popescu, jean-pierre longre N° 240. Les Presses inverses fêtent leurs 5 ans. Présentation :

    « Journal inédit, le persil est à la fois parole et silence ; ce numéro simple est entièrement consacré aux Presses Inverses, maison d’édition fondée à Prilly par Alexandre Metzner et Antoine Viredaz en 2020. Il présente des inédits, des textes à paraître et des images de 15 auteur·ices de la maison ; il a été coordonné par Alice Bottarelli.

    Avec les contributions d’Alice Bottarelli, Louise Bonsack, Jiri Benovsky, Frånçøis Félix, Marilou Rytz, Alexandre Regad, Maurice Darier, Lou M. Canaan, David Bouvier, Alain Corbellari, Hélène Dormond, Joan Suris, Paul Castellano, Matthieu Ruf et Pascal Nordmann. »

     

    revue, le persil, francophone, germanophone, suisse, roumanie, marius daniel popescu, jean-pierre longre N° 241-242. Petersilie, à traduite. Présentation :

    « Journal inédit, le petersilie est sowohl parole als auch Schweigen ; ce numéro double présente vierzehn autor: innen aus der Deutschschweiz dont aucune publikation en prose n’a bis jetzt été traduit en Französisch. Il a été préparé und übersetzt par Daniel Rothenbühler und Nathalie Kehrli.

    Avec les textes Rudolf Bussmann, Lisa Elsässer, Christoph Geiser, Sabine Haupt, Friederike Kretzen, Jens Nielsen, Dragica Rajčić, Theres Roth-Hunkeler, Karl Rühmann, Franco Supino, Jürgen Theobaldy, Christina Viragh, Elisabeth Wandeler-Deck et Dieter Zwicky. »

    www.lepersil.ch

    www.facebook.com/journallitterairelepersil

  • Les oubliés du Bărăgan

    Roman, Francophone, Roumanie, Lionel Duroy, Mialet-Barrault, Jean-Pierre LongreLionel Duroy, Un mal irréparable, Mialet-Barrault, 2025

    Depuis quelques années, Lionel Duroy, de son propre aveu, n’en finit pas avec la Roumanie. Dans Eugenia (2018), à travers une relation sentimentale entre l’écrivain Mihai Sebastian et une jeune héroïne de fiction, il retrace l’histoire de la montée du fascisme, du nazisme et de l’antisémitisme dans le pays, insistant notamment sur le pogrom de Iaşi ; dans Mes pas dans leurs ombres (2023), Adèle, jeune Française d’origine roumaine, part enquêter sur les lieux des massacres des Juifs dans les années 1940, entre Roumanie, Moldavie et Ukraine.

    Un mal irréparable est aussi, toujours dans le registre romanesque, un retour sur le passé meurtrier de la Roumanie. Frédéric (Friedrich) Riegerl, écrivain français dont le père était né à Czernowitz (ville austro-hongroise, puis russe, roumaine, et maintenant ukrainienne), et dont la mère était originaire de Chişinau, en Moldavie, part sur les traces de son enfance, dont il a oublié des pans entiers. C’est en faisant le voyage à Czernowitz, puis à Brăila (ville natale de Panaït Istrati, ce qui fera souvent revenir au fil des pages l’évocation des œuvres de l’écrivain), que Frédéric va éplucher les archives de ses parents qu’il n’a jusque-là pas consultées alors qu’elles étaient à portée de main dans leur domicile français, va lire des courriers et des témoignages et va rencontrer des personnes susceptibles de le renseigner sur les tribulations de sa famille. C’est alors qu’il découvre le témoignage d’une certaine Elena, qui s’avère être sa mère ; un récit pathétique, qui occupe une partie entière du roman, et qui donne des détails sur le sort effrayant que les communistes roumains alors au pouvoir ont fait subir à sa famille (ses parents, sa petite sœur Angelica, et lui-même, Friedrich), entre 1951 et 1957.

    Un sort effrayant, oui : la déportation de la famille, comme d’autres, depuis Orşova, dans le Banat, où elle s’était installée après avoir fui les Russes, vers le Bărăgan, où chacun doit s’efforcer de survivre dans un dénuement complet, soumis aux intempéries, à la faim, à la rudesse insensible des soldats. La petite Angelica, née sur place dans les conditions que l’on devine, y mourra et y sera enterrée, et Friedrich, confié un temps à une famille d’accueil, gardera un traumatisme indélébile de cette période, qu’il aura presque complètement occultée jusqu’à ses découvertes faites à un âge fort avancé, croyant jusque là que pour sa famille la masure du Bărăgan était une maison de campagne. Il comprend alors pourquoi sa mère, férue de Panaït Istrati, ne lui avait jamais lu Les chardons du Bărăgan, et pourquoi les lieux de son enfance se superposaient dans sa mémoire : « Jamais aucune mention du Bărăgan dans mon histoire […], pour la bonne raison que jusqu’à aujourd’hui ces lieux se confondaient dans mon esprit. Nous les avions fuis, et dans notre hâte d’être bientôt français nous avions sûrement voulu les effacer. Mais comment est-ce possible puisque nous avions laissé là-bas Angelica ? Enfin, mes parents, car moi, je l’avais pour ainsi dire… oubliée. » L’oubli, au cœur de ce récit pluriel et terrible, de cette quête poignante de la vérité.

    Jean-Pierre Longre

    www.mialetbarrault.fr

  • Luxuriant Persil

    Le Persil Journal, présentation des numéros récents.

    Revue, francophone, Suisse, Roumanie, Le Persil, Marius Daniel PopescuLe Persil – n° 229-233 – Inédits

    Publié 22 avril 2025

    Journal inédit, le persil est à la fois parole et silence ; ce numéro quintuple rassemble des textes de trente-trois auteur·ices de Suisse romande, dont plus de la moitié n’avait jamais publié dans ces pages auparavant, ainsi qu’une invitée : Alta Ifland. Il a été préparé et mis en page par Daniel Vuataz et coûte : CHF 25.- ou 25 euros.

    Avril 2025, 72 pages.

    Avec les contributions de Alain Rochat, Albert Anor, Alice Bottarelli, Alice Kübler & Ella Stürzenhofecker, Amélie Charcosset, Ann Schönenberg, Apolonia M.-E, Arthur Brügger, Benjamin Pécoud, Colin Pahlisch, Daniel Vuataz, Jean Savanes, Joan Suris, Linda Bühler, Lolvé Tillmanns, Lou Ciszewski, Manon Reith, Marilou Rytz, Marina Salzmann, Mathias Howald, Matthieu Ruf, Maxime Sacchetto, Myriam Wahli, Nathalie Garbely, Numa Francillon, Santiago Basurto, Sarah Marie, Sophie Dora Swan, Timba Bema, Typhaine Marc, Velia Ferracini, Vincent Yersin & l’invitée du persil Alta Iflan.

    Avec le soutien des Amis du journal le persil.

     

    Revue, francophone, Suisse, Roumanie, Le Persil, Marius Daniel PopescuLe Persil – n° 234-236 – Contini

    Publié 5 septembre 2025

    Journal inédit, le persil est à la fois parole et silence ; ce numéro triple est le reflet d’amitiés littéraires tissées au fil des ans par Jean Christophe Contini en Suisse et en France ; il contient des illustrations, des textes et des poèmes pour la plupart inédits ou méconnus. Il a été préparé par Jean Christophe Contini et mis en page par Daniel Vuataz et coûte : 20 francs ou 20 euros.

    Août 2025, 40 pages.

    Avec les contributions de Jean Christophe Contini, Joseph Rouzel, Patrick Macquaire, Jean-François Gomez, Alain Borer, Éric Houser, Michèle Reverbel, Clément Porre, Babeth Fargier, Marie-Dominique Kessler, Martin Rueff, Nathalie Piégay, Virgile Novarina, Charles Dvořák, Francesco Deotto, Alain Froidevaux, MK.

    Avec le soutien des Amis du journal le persil.

     

    Revue, francophone, Suisse, Roumanie, Le Persil, Marius Daniel PopescuLe Persil – n° 237-238 – Werner Renfer

    Publié 17 octobre 2025

    Journal inédit, le persil est à la fois parole et silence ; ce numéro double est un hommage à l’écrivain jurassien Werner Renfer (1898-1936), célèbre pour avoir inventé, aux côtés de Cendrars, Ramuz ou Roud, une nouvelle parole poétique dans la Suisse francophone. Il a été dirigé et orchestré par Patrick Amstutz, et il coûte : 10 francs ou 10 euros.

    Septembre 2025, 28 pages.

    Avec les contributions de Patrick Amstutz, Claude Darbellay, Thierry Raboud, Laurent Fourcaut, Françoise Matthey, François Debluë, Pierre Lafargue, Ferenc Rakoczy, Claudine Houriet, Edouard Choffat, Patrick Vallon, Jean Prétôt, Jean-Pierre Althaus, Claude Darras, Denis Mützenberg, Alexandre Voisard, Antoine Le Roy, Yari Bernasconi, et des textes de Werner Renfer.

    Avec le soutien des Amis du journal le persil.

     

    Revue, francophone, Suisse, Roumanie, Le Persil, Marius Daniel PopescuLe Persil – n° 239 – Henri Roorda

    Publié 27 octobre 2025

    Journal inédit, le persil est à la fois parole et silence ; ce numéro simple contient des textes critiques, des impressions de lecture et des pastiches rassemblés à l’occasion du centenaire de la mort d’Henri Roorda, ainsi que des inédits et des documents iconographiques. Il a été préparé par Alain Ausoni & Anne-Lise Delacrétaz et coûte : 10 francs ou 10 euros.

    Novembre 2025, 20 pages.

    Avec les contributions de Joël Aguet Alain Ausoni, Félix Blandin, Jo Boegli, Alain Corbellari, Morgane Cuttat, Anne-Lise Delacrétaz, Ariel Dilon, Marianne Enckell, Sushmit Ganguly, Rokus Hofstede, Marguerite Lebeau, Gilles Losseroy, Aurélie Maire, Jérôme Meizoz, Lea Mento, Andréa Moret, Sophie Perrelet, Guy Poitry, Robin Vanat, Jonathan Wenger, Simon Weniger.

    Avec le soutien des Amis du journal le persil.

     

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  • Sulina, vie et mort

    roman,roumanie,jean bart,eugeniu botez,gabrielle danoux,jean-pierre longreLire, relire... Jean Bart, Europolis, traduit du roumain par Gabrielle Danoux, 2016, réédition Les Argonautes, 2025

    Eugeniu Botez (1874-1933), commandant de marine et écrivain, rendit un bel hommage à l’un des plus fameux corsaires français en signant ses livres du pseudonyme de Jean Bart. Donc ne nous y trompons pas. Europolis est bien un roman roumain, dont l’action se déroule dans une ville cosmopolite, entre Orient et Occident, aux limites de la terre et de l’eau, entre fleuve et mer : à l’embouchure du Danube, dans un port qui, entre XIXe et XXe siècle, (le livre fut publié en 1933), ne vivait que du trafic maritime. Avant d’être envahie par les bancs de sable, Sulina était une porte grand ouverte : « Après la guerre de Crimée, c’est l’Europe qui est entrée en possession de cette clef qu’elle tient d’une main ferme et ne compte plus lâcher : elle ne la confie même pas au portier, qui est en droit d’en être le gardien. ». Tenue par la « Commission européenne du Danube » (d’où le titre du livre), la ville roumaine est une « tour de Babel » où se côtoient Roumains, Grecs, Turcs, Russes, Lipovènes, occidentaux divers, « marins, commerçants, artisans, portefaix, escrocs, vauriens, femmes de toutes sortes. ».

    Roman, Roumanie, Jean Bart, Eugeniu Botez, Gabrielle Danoux, Jean-Pierre LongreLà, entre bistrots et quais, entre maisons bourgeoises et taudis, tous, notables comme prolétaires, attendent l’arrivée du frère de Stamati, « l’Américain », qui en tant que tel doit forcément être riche et est accueilli en héros. Las ! Nicula Marulis, sur qui étaient fondés tous les espoirs de richesse et de développement, s’avère être un ancien bagnard de Cayenne qui pour tout bien ramène sa fille Evantia, jeune et magnifique métisse, qui va faire tourner la tête des hommes et crever de jalousie les dames. Vont s’ensuivre diverses aventures accompagnées de rumeurs, de secrets plus ou moins dévoilés, de coups de théâtre, d’idylles et de tragédies amoureuses, dans la tradition du drame populaire – d'où l’humour toutefois n’est pas absent, ne serait-ce que par le burlesque de certaines scènes, par la satire sociale ou par quelques plaisanteries teintées d’une misogynie à prendre au second degré.

    Roman, Roumanie, Jean Bart, Eugeniu Botez, Gabrielle Danoux, Jean-Pierre LongreEuropolis est une fresque qui, à partir du petit point qu’est Sulina, transporte le lecteur entre Mer Noire et continent américain, aller et retour, et décrit en profondeur la vie locale. Les scènes de foule, les portraits hauts en couleur, la vie et les loisirs des travailleurs, la description des manœuvres navales et portuaires, l’évocation du Delta du Danube, tout fait l’objet d’une verve tantôt réaliste, tantôt épique, voire héroï-comique. On ne peut s’empêcher de penser à la tradition homérique (l’une des héroïnes ne s’appelle-t-elle pas Penelopa ? Nicula Marulis, de retour de pays lointains, n’est-il pas un Ulysse décevant ? La navigation n’est-elle pas une composante primordiale du roman ?). Mais, plus contemporain de l’auteur, on pense aussi à Panaït Istrati : art du portrait vivant, vie grouillante d’une société aux origines et aux conditions mêlées, présence centrale du Danube, verve satirique, poésie du voyage : « Ce n’est que sur un navire aux voiles gonflées par le vent du large qu’on appréhende la beauté et la poésie de la mer. ». Et pour finir, cette profession de foi de l’un des protagonistes, le sous-lieutenant Neagu, qui « s’était créé une doctrine personnelle qu’il avait baptisée “humanitarisme positiviste″. » : « À force de trop aimer l’humanité j’ai fini misanthrope, à force de trop croire en la vérité et en la droiture, je suis devenu sceptique. ».

    Lire Europolis, dans cette nouvelle et belle traduction (après celle de Constantin Botez, publiée en 1958), c’est, en suivant la destinée d’une foule de personnages pittoresques, retrouver merveilleusement et tragiquement un monde disparu. « La porte de Sulina se referme à jamais. ».

    Jean-Pierre Longre

     

    https://argonautes-editeur.fr

    https://www.amazon.fr/Europolis-Jean-Bart/dp/1536809829

    https://www.youtube.com/watch?v=V6KuusGgjS4

  • La danse des mots, la vie des humains

    Roman, francophone, Suisse, Roumanie, Marius Daniel Popescu, éditions Corti, Jean-Pierre LongreMarius Daniel Popescu, Le cri du barbeau, éditions Corti, 2025

    Parution le 4 septembre 2025

    Il y a chez Marius Daniel Popescu une générosité à la fois naturelle et illimitée. Pas seulement lorsque le « tu » qui le représente offre, dans son « pays d’ici », un repas au restaurant à un clochard puis l’invite à dormir chez lui, ou lorsque, dans son « pays de là-bas », il nourrit de friandises une dizaine d’enfants des rues puis les emmène en taxi au restaurant de la gare ; la générosité, c’est aussi celle de sa prose, qui se nourrit des moindres détails de la vie et en fait, par la magie des mots, tout un roman ; en plus, il nous dit comment il fait : « Tu frappes les touches de cette machine à écrire, tu ne regardes pas les lettres qui s’impriment sur le papier, tu te racontes à toi-même des histoires de ta vie, tu tapes vite des mots qui n’appartiennent pas à la pensée. Il est trois heures du matin, la nuit te regarde et elle te sourit, ses yeux réveillent en toi la vie sous le règne du parti unique, tu continues à raconter la mort de ton père, tu as choisi qu’un vieil homme sera le narrateur. Tu ne laisses pas de marges sur la feuille, les mots remplissent le blanc du papier jusqu’à la barrière du rouleau noir, tu passes à la ligne suivante, la nuit te suit. »

    Si l’on apprend sur le tard que le « vieil homme » omniscient qui raconte est le grand-père de « tu », celui-ci reconnaît aussi la grande autonomie des mots imprimés sur la page : « Les mots s’organisent, ils se donnent rendez-vous pour discuter de leur passé et de leur avenir, les mots se mettent ensemble, ils forment de petits groupes et des hordes de mots traversent les villages et les villes du monde, les mots parcourent nos foyers, les écoles et les entreprises, les mots marchent et ils s’envolent et ils naviguent, les mots sursautent et ils virevoltent, les mots sont en branle. » C’est ainsi que les faits se révèlent, par le pouvoir magique du verbe. Des faits qui peuvent être amusants, comme le refus d’un étalon à honorer la belle jument qu’on lui présente, et qui ne se décide que lorsqu’on a couvert celle-ci de boue ; conclusion d’un spécialiste : « La jument, elle lui paraissait trop belle pour lui ; c’est tout. »

    C’est parfois franchement drôle, mais c’est plus souvent souriant, avec une grande tendresse pour les individus croisés au fil des pages, avec lesquels les verres partagés sont autant de signes d’attachement, famille, amis ou inconnus, qui le rendent bien au narrateur – exception faite pour ceux qui se sont accaparé le pouvoir : les dirigeants et les sbires du « parti unique » dans « le pays de là-bas », auxquels ont succédé des personnages qui, sous une apparence démocratique, sont restés identiques à ceux de l’ancien régime, profitant de la corruption ambiante : « Dans ton pays de là-bas la vie est très dure à la campagne, la région de ton enfance est administrée par le parti le plus corrompu, beaucoup de gens sont partis travailler à l’étranger, ceux qui restent se débrouillent dans la vie de chaque jour, ils se disent qu’ils n’ont qu’à suivre leur sort. » Et la satire n’épargne pas non plus d’autres catégories : « Les prêtres bénissent à tour de bras des maisons, des appartements, des voitures, des écoles, des ponts, des hôpitaux, des bureaux, ils bénissent tout et n’importe quoi et ils se font payer pour cela, les prêtres gagnent beaucoup d’argent en bénissant. »

    Le cri du barbeau (le barbeau, ce poisson que tout jeune notre héros s’efforçait de pêcher avec ses copains, et qui criait véritablement lorsqu’il se faisait prendre) fait suite à La Symphonie du loup (2007) et aux Couleurs de l’hirondelle (2012), publiés aussi aux éditions Corti. Outre le style, le surgissement des souvenirs, les méandres de la vie, avec ses plaisirs et ses vicissitudes, le point commun entre les trois romans est ce que cette vie n’épargne jamais, la mort : au début du premier, la mort du père ; au début du second, celle de la mère ; au début du troisième, celle d’un grand ami resté dans le « pays de là-bas », une mort qui déclenche le va-et-vient entre là-bas (la Roumanie) et ici (la Suisse), le passé et le présent, et qui révèle les multiples facettes d’une existence pleine d’attention pour tous les humains croisés. Un beau roman qui transforme le quotidien en épopée, et dont nous avions déjà eu quelques aperçus dans le fameux journal Le Persil (voir par exemple les numéros 187 et 222-223), un beau roman qu’il convient de lire dans un même et long souffle.

    Jean-Pierre Longre

    https://editions-corti.fr

    http://jplongre.hautetfort.com/tag/marius+daniel+popescu 

  • Les déchirements et les découvertes de l’exil

    Roman, francophone, Roumanie, Vintilă Horia, Ovide, éditions Noir sur Blanc, Jean-Pierre LongreVintilă Horia, Dieu est né en exil, Les Éditions Noir sur Blanc, 2025

    La vie de Vintilă Horia (1915-1992) incarne d’une manière significative l’exil imposé par les forces politiques. Après l’oppression subie par le fascisme de la garde de fer et le nazisme allemand, il refusa de se compromettre avec le régime communiste et vécut dans plusieurs pays dont il adopta tour à tour la langue et la culture : l’Italie, l’Argentine, l’Espagne, la France. C’est en français qu'il publia chez Fayard son roman le plus marquant, Dieu est né en exil. Il devait recevoir le Prix Goncourt, mais cette perspective se heurta à l’opposition de plusieurs intellectuels, accusant l’auteur d’être « réactionnaire » et « ennemi du peuple » dans son pays.

    Le déchirement de l’exil y est incarné par le personnage d’Ovide, lui-même relégué aux confins du monde, à Tomis, future Constanţa. Nul doute que la thématique de l’ouvrage ne soit en lien direct avec l’expérience intime de l’auteur, qui combine, ici et ailleurs (par exemple dans Le chevalier de la résignation) la maîtrise de la langue française avec la roumanité et la réflexion sur les rapports avec l'étranger. Écrire en français sur un poète antique chassé de son environnement familier est un moyen, pour Vintilă Horia, d’exorciser la douleur inhérente à l’exil linguistique et géographique, et d’opérer une fusion entre deux cultures d’appartenance par la prise en compte personnelle du bilinguisme.

    Peu à peu, perce à travers les vers d’Ovide une évolution de ses sentiments à l’égard du pays et de ses habitants. Il fait des excursions dans l’arrière-pays et le Delta du Danube, apprend à parler le Gète et le Sarmate, écrit des vers gétiques, et reconnaît chez les gens qui l’entourent des marques des sentiments amicaux. C’est peut-être ce qui a conduit l’écrivain roumain à montrer dans son roman un Ovide souvent malheureux, mais plein d’humanité. Dans ce journal imaginaire d’Ovide à Tomes, Horia, s’inspirant des œuvres du poète latin, imagine que celui-ci, dépassant sa solitude, s’initie peu à peu, à travers ses rencontres de sages et de prêtres gètes et grecs, à une spiritualité qui lui fera découvrir une religion à la dimension du christianisme à venir. Il s’agit bien sûr d’une œuvre de fiction, mais dont les personnages et le cadre sont particulièrement attachants.

    Redécouvrir Ovide en son exil, c’est donc se replonger dans l’antiquité roumaine, qui se rattache, sous la plume de l’auteur, aux fondements historiques (par exemple les origines grecques de Tomes-Constanţa), géographiques (voir dans Les Pontiques la liste des fleuves qui se jettent dans la Mer Noire), mais aussi mythiques de l’Europe (le poète fait surgir dans ses vers, pour les mettre en relation avec sa terre d’exil, les légendes de la Toison d’Or, de Médée la magicienne, d’Iphigénie...). La terre roumaine représenta pour Ovide les confins du monde « civilisé », mais ses vers nous rappellent qu’elle est à tout point de vue l’un des berceaux de notre vieille Europe. Et Vintilă Horia contribue avec art et détermination à ce rappel.

    Jean-Pierre Longre

    www.leseditionsnoirsurblanc.fr

  • « L’altérité existentielle »

    evue, francophone, roumanie, benjamin fondane, jean-pierre longre

    Cahiers Benjamin Fondane n° 28, « À l’écoute de l’Autre », 2025

    « C’est à vous que je parle, hommes des antipodes ». Ce fameux premier vers de la Préface en prose est pour Dominique Guedj l’occasion d’un bel article d’ouverture, « Les antipodes ou l’altérité existentielle » ; « Juif, poète et penseur existentiel, Fondane porterait ainsi la triple empreinte de l’antipode ». Suivent trois textes sur la « poésie à l’écoute ». « Le Mal des fantômes : une poésie interrogative », par Agnès Lhermitte, où sont aussi mis en avant « les doutes du poète » : « Le verbe poétique fluctue, parfois stoppé, parfois emporté, ou simplement à peine soulevé par l’élan d’une question. » À propos du même recueil, Gisèle Vanhèse met en relation le thème du fantôme avec le langage du poète, « paroles en éternel mouvement, comme celui de l’âme transmigrante et du voyageur sans fin… ». Et pour Sylvain Saura (« Le cri et le craquement : méditations acroamatiques »), « la conscience poétique fondanienne se déploie […] à partir d’un « non-lieu » de la pensée et de l’entendement, dans l’éclat paradoxal dont le cri ou le craquement portent les traces. »

    Agnès Lhermitte s’adonne à une analyse littéraire et génétique précise du poème « VAE SOLIS » reproduit dans sa dernière version, puis Serge Nicolas et Margaret Teboul se tournent, toujours dans la perspective de « l’écoute », vers la philosophie d’un Fondane tourné vers « l’empirisme métaphysique ». Suivent quelques inédits : présentés et commentés par Monique Jutrin, des articles d’Élian Finbert et de Claude Sernet autour de L’Exode, participant « à la survie de Fondane dans l’immédiat après-guerre », puis un scénario inédit : Roméo et Juliette au XXe siècle. Pour finir, avant quelques éléments d’information et de bibliographie, des chroniques d’Éric de Lussy et d’Agnès Lhermitte pour clore ce nouveau numéro riche en analyses et en nouveautés, prouvant s’il en était besoin que l’œuvre de Benjamin Fondane n’a jamais fini d’ouvrir des perspectives philosophiques, poétiques, esthétiques.

    Jean-Pierre Longre

     

    Sur Benjamin Fondane, dans ce blog:

    http://livresrhoneroumanie.hautetfort.com/tag/benjamin+fondane

    et aussi: http://jplongre.hautetfort.com/tag/benjamin+fondane

    Site de de la "Société d'études Benjamin Fondane": www.benjaminfondane.com 

     

  • Finalement, que savons-nous des « coutumes de la Terre » ?

    Roman, francophone, Roumanie, Ilarie Voronca, Nicolas Cavaillès, Arfuyen, Jean-Pierre Longre

    Ilarie Voronca, Souvenirs de la planète Terre, préface de Nicolas Cavaillès, Arfuyen, 2025

    Né Eduard Marcus à Brăila, Ilarie Voronca (1903-1946) fait partie de ces artistes d’avant-garde qui, venus de Roumanie, ont enrichi la culture française de leur inventivité intellectuelle et esthétique, de leurs idées et de leurs œuvres ; on connaît sans doute mieux Tzara ou Fondane, mais Voronca a nourri la littérature d’une particulière modernité, et Souvenirs de la planète Terre, sorte de « testament littéraire » de l’inventeur de l’ « intégralisme », en témoigne singulièrement. Avec cet ouvrage, l’écrivain « offre une expérience littéraire unique, un dépassement des plus sombres constats dans une fausse naïveté conceptuelle et hallucinée qui à chaque page apporte de nouvelles formules merveilleuses », écrit Nicolas Cavaillès.

    Le protagoniste du roman, Yves (un prénom manifestement issu des initiales de l’auteur), se voit comme « un voyageur venu d’une planète ou de quelque univers inconnu » et découvre notre monde en une vision qui rebat fondamentalement les cartes : les végétaux plus puissants que les hommes, ou ceux-ci aux ordres des animaux, qui, comme les ânes, sont capables de discuter poésie entre eux ; ou encore les machines (par exemple les moissonneuses-batteuses) à l’origine de la création de l’homme (y compris de son âme)… Yves, peu à peu, fait des découvertes étonnantes et angoissantes sur le monde et la société, sur l’injustice qui fixe les « hommes-vis » à des places dont ils ne peuvent s’extirper, sur l’absurdité de l’existence, sur la vanité humaine (« Tout cela est à démolir », semble-t-il en conclure) ; mais tout n’est pas perdu : « La machine bonne et affable se tiendra aux côtés de l’homme. Elle fera un avec l’homme. Et Yves eut la vision d’un nouveau centaure, d’une nouvelle mythologie. L’homme accouplé à la machine. » Vision en tout cas moins pessimiste qu’une prophétie précédente, pourtant vérifiée : « Ce sont les nouvelles machines qui poussent jusqu’à la dernière limite l’esclavage de l’homme et n’hésitent devant aucun obstacle pour satisfaire leurs caprices. »

    Ce qui précède n’est qu’un des angles de lecture possibles. Écrivain de l’absurde, Ilarie Voronca se situe dans lignée de Lautréamont, Urmuz, Raymond Roussel et quelques autres inventeurs de l’absolu. Poète, aussi, et ce roman en porte la marque. Quelques exemples ? À propos des plantes : « Ô pacifiques reines, régnant sur la vie et sur la mort et dont les seules armes sont vos parfums et vos couleurs ! » ; à propos des batteuses : « Ce sont de grands oiseaux migrateurs qui font leur nid pendant les mois de soleil parmi les céréales » ; à propos de la nuit urbaine : « Oh, calme majesté des avenues sous la lune ! Jardins baignés d’une musique qui se déverse d’entre les cordes des arbres dont chacun porte une étoile comme une sourdine. » Et ce bel alexandrin concluant l’un des poèmes insérés dans la prose : « Mes os seront pareils aux herbes arrachées. » Absurde et poésie font aussi bon ménage avec un humour cachant plus ou moins bien l’angoisse, comme dans cette maxime : « Les hommes ne sont des hommes que parce qu’ils croient être des hommes. », ou dans la découverte d’une cruelle anthropophagie : « Yves s’aperçut que les maisons mangeaient. […] Plus elles étaient vieilles, plus elles tombaient en ruines, plus il leur fallait d’hommes, de femmes et d’enfants à mastiquer. »

    Souvenirs de la planète Terre est une livre « intégral » où, par le truchement de la limpidité de la prose et du vertige de la poésie, se mêlent l’espoir et le désespoir, l’humour et la soif d’absolu, le mysticisme et la satire, la générosité et la dérision. La formule de Nicolas Cavaillès est parlante : Ilarie Voronca est un « Voyant inquiet », et c’est sans doute l’inquiétude qui l’a emporté.

    Jean-Pierre Longre

    https://editionsarfuyen.com

  • Une musicienne trop méconnue

    Essai, musique, histoire, francophone, Roumanie, André Paléologue, Cécile Lauru, Les cahiers de la société historique et archéologique des VIIIe et XVIIe arrondissements, Jean-Pierre LongreAndré Paléologue, Cécile Lauru. Le destin d’une compositrice française, de Nantes aux Carpates, Les cahiers de la société historique et archéologique des VIIIe et XVIIe arrondissements, numéro spécial, 2021.

    Des nouveautés: voir en fin de page.

    Née à Nantes en 1881, Cécile Lauru connut une destinée hors du commun. Très tôt intéressée par la musique grâce à sa mère, qui lui fit d’abord apprendre le violoncelle, admise entre autres aux cours d’harmonie de Charles Tournemire, elle surmonta les obstacles qui, à son époque, barraient aux femmes la carrière de compositrice (voir par exemple les désaccords horrifiés de Gabriel Fauré, et même les sarcasmes de Maurice Ravel…). Ayant fréquenté par hasard les milieux franco-allemands, elle passa dix ans comme enseignante et éducatrice de la Princesse Impériale à la cour de Guillaume II, où elle ne manqua pas de pratiquer la musique, composant notamment des lieds sur des poèmes de la princesse Féodora, publiant et faisant jouer plusieurs de ses compositions. Jeune femme toujours active, elle fonda et dirigea un « foyer » français à Berlin, jusqu’à la guerre de 1914 qui l’obligea à « plier bagage ».

    Essai, musique, histoire, francophone, Roumanie, André Paléologue, Cécile Lauru, Les cahiers de la société historique et archéologique des VIIIe et XVIIe arrondissements, Jean-Pierre LongreMais la rencontre de Vasile Georgescu Paleolog, le coup de foudre réciproque et le mariage changèrent l’orientation de sa vie. Son mari roumain, homme d’affaires, critique d’art, essayiste, était un ami de Constantin Brancuşi, spécialiste de son œuvre, et Cécile put ainsi fréquenter l’avant-garde de l’époque, artistes, hommes de lettres, musiciens, en particulier Erik Satie et le « groupe d’Arcueil ». « En 1921, selon les critères de l’époque, Cécile Lauru Paleolog était une femme comblée : mariée à un homme d’affaires de « bonne condition », mère de trois garçons en pleine forme, douée d’un potentiel créatif reconnu et admiré de son entourage… ». Elle suit son mari dans ses voyages professionnels, puis la famille part s’installer en Roumanie. Dépaysement total pour Cécile, qui va trouver une activité d’ethnomusicologue et continuer à créer, nourrissant ses compositions du « chant de l’Église orthodoxe » et du « folklore musical villageois », et qui durant cette période va composer, « dans un parfait esprit de liberté et de création », ses plus grandes œuvres. Puis c’est à nouveau Berlin pour l’éducation de ses enfants (1930-1940), l’expulsion par le régime nazi, le retour en Roumaine (Bucarest), avec « la musique comme dernier refuge » face aux brimades du régime totalitaire, la possibilité de revenir en France où elle meurt accidentellement en 1959.

    Essai, musique, histoire, francophone, Roumanie, André Paléologue, Cécile Lauru, Les cahiers de la société historique et archéologique des VIIIe et XVIIe arrondissements, Jean-Pierre LongreAndré Paléologue, historien, petit-fils de Cécile Lauru, était bien placé pour écrire l’histoire de cette musicienne trop méconnue, qui mérite amplement une réhabilitation, elle qui a tenté une « synthèse sonore européenne ». Son ouvrage, fortement documenté, illustré de photos probantes, raconte certes en détail la vie particulièrement remplie de sa grand-mère (qui soit dit en passant avait un caractère bien trempé), en s’appuyant en partie sur les 586 pages manuscrites de ses Souvenirs. Mais il va au-delà : il révèle tout un pan de la musique européenne du XXe siècle, sans se priver de faire quelques apartés, par exemple sur le piano qui a suivi la musicienne dans toutes ses pérégrinations, ni de poser quelques questions ou d’émettre quelques réflexions, par exemple sur la correspondance des arts (musique, littérature, peinture, sculpture…), ou sur le fait de savoir si l’on peut « circonscrire l’espace d’une musique spécifiquement roumaine » (question qui taraudait V. G. Paleolog), ou encore si l’on peut créer, comme le tenta Georges Enesco, une « musique moderne et nationale. » Ainsi, ces pages suscitent l’intérêt à plusieurs titres (biographique, musicologique, historique, critique), et mettent en lumière non seulement l’existence d’une grande figure artistique, mais beaucoup de questions relatives à la vie culturelle européenne.

    Jean-Pierre Longre

    Pour avoir les dernières nouvelles,  un nouveau site: 

    https://sites.google.com/view/cecile-lauru/accueil

    https://www.youtube.com/watch?v=ka6rdA9xE2s  

  • Un journaliste engagé

    Essai, journalisme, Roumanie, F. Brunea-Fox, Guillaume Balout, Non Lieu, Jean-Pierre LongreBrunea-Fox, Un pogrom à Bucarest, précédé de Cinq jours chez les lépreux et autres reportages, textes présentés et traduits du roumain par Guillaume Balout, Non Lieu, 2024

    F. Brunea-Fox, de son vrai nom Filip Brauner, né en Moldavie en 1898 et mort en 1970, a dans sa jeunesse fréquenté l’avant-garde roumaine, avec notamment son ami B. Fundoianu qui deviendra Benjamin Fondane, puis s’est principalement consacré au journalisme avec des reportages dont l’ouvrage publié par les éditions Non Lieu donne un aperçu représentatif du style original de leur auteur, surnommé « le prince des reporters ». Cinq textes composent cet ouvrage : quatre reportages et un témoignage sous forme de journal en plusieurs parties qui donne son titre au volume, l’ensemble complété par un entretien accordé début 1970 par l’auteur au journaliste Carol Roman.

    « Cinq jours chez les lépreux » relate la découverte d’une petite région du delta du Danube où des lépreux oubliés par les autorités vivent dans des conditions effroyables ; un séjour et une enquête dont il tire deux conclusions : « 1) Une absence totale d’humanité pour les besoins des malades. 2) Un danger de contamination, facilité par l’apathie dont font preuve les organes sanitaires, avec les fréquentes sorties des lépreux. » « Notes de voyage dans le Maramureş » décrit la vie des Juifs de Sighet, ville principale de cette région du nord-est de la Roumanie, à travers quelques scènes quotidiennes qui laissent entrevoir les inquiétudes et les difficultés de leur existence. L’île d’Ada Kale, qui sera engloutie dans les années 1970 par la construction d’un barrage sur le Danube, était encore dans les années 1930 peuplée par quelques centaines de Turcs auxquels le roi Carol II avait accordé de fabriquer et de vendre des cigarettes et des loukoums, privilège dont le sultan Ali Kadri s’est accaparé tous les bénéfices, devenant millionnaire en abusant de son pouvoir. Voilà le sujet du troisième reportage, « Ali Kadri, le sultan d’Ada Kale ». Dans le quatrième, « Le trottoir et le tripot », Brunea-Fox décrit le milieu des prostituées à travers les personnages de « Didina la rousse » et du souteneur Sbonghici, et en relatant une descente de police à laquelle il a été invité à participer.

    Dans la deuxième partie du livre, « Un pogrom à Bucarest », « images prises sur le vif », selon la formule du préfacier A.L. Zissu, il s’agit des notes prises par l’auteur entre le 21 janvier et le 1er février 1941, et dans lesquelles il décrit à coup de détails précis, sordides parfois, cruels toujours, le massacre des Juifs perpétré par les « légionnaires » de la garde de fer tentant de s’emparer du pouvoir, massacre préfigurant ainsi ce que sera la volonté d’extermination systématique par le nazisme. Un « commencement », comme le montre ce que l’auteur écrit à la fin de son récit : « Ils portent l’uniforme brun et prédisent toujours la victoire de la race aryenne et l’anéantissement de la nôtre. Leur légion de fer et de feu nous cherche derrière chaque rempart écroulé. Et cela, dès le 1er février. Et pas une pastille d’espoir dans la moindre apothicairerie. Et tous les sourires sont faux. Et tous les gens, divisés en confessions et aspirations raciales, marchent comme des automates, tirés en arrière par un destin implacable. »

    L’ouvrage n’est pas seulement un collage de reportages se succédant au hasard. Il est composé de telle sorte qu’il représente, grâce à des échantillons particulièrement bien choisis, les sujets auxquels F. Brunea-Fox a pu s’intéresser en tant que témoin engagé qui, dans son style personnel, se tient à la limite du journalisme et de l’écriture littéraire, à la manière des grandes figures que sont par exemple Albert Londres et Joseph Kessel.

    Jean-Pierre Longre

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  • « Je parle d’homme à homme »

    Poésie, Essai, francophone, Roumanie, Benjamin Fondane, Patrice Beray, Michel Carassou, Monique Jutrin, Henri Meschonnic, Agnès Lhermitte, Serge Nicolas, Non Lieu, Verdier, Jean-Pierre LongreBenjamin Fondane, Le mal des fantômes, édition établie par Patrice Beray et Michel Carassou avec la collaboration de Monique Jutrin. Liminaire d’Henri Meschonnic, Non Lieu / Verdier Poche, 2006, rééd. 2025

    Né à Iaşi (Roumanie) en 1898, mort à Auschwitz en 1944, Benjamin Wechsler, devenu ensuite B. Fundoianu puis Benjamin Fondane, manifesta très tôt son intérêt pour la littérature française en publiant en roumain, en 1921, Images et livres de France, contenant des textes sur Baudelaire, Mallarmé, Gide et quelques autres, préfigurant des essais à venir publiés à Paris, où il s’installe dès 1923. « Importateur de culture européenne », selon la formule de Petre Raileanu, il joue un rôle décisif d’une part dans les mouvements de va-et-vient entre l’Est et l’Ouest, d’autre part dans la vie culturelle française et européenne. « De Dada à l’existentialisme, Benjamin Fondane a […] parcouru un long chemin avec la pensée de son temps. Témoin lucide et exigeant, il l’a accompagnée et bien souvent précédée, au risque de ne pas être entendu par ses contemporains », a écrit Michel Carassou.

    Penseur, critique, homme de théâtre, Fondane fut aussi – et surtout, devrions-nous dire – un grand poète de langue française. La réunion et la réédition chez Verdier de ces cinq livres de poèmes est salutaire, et d’ailleurs conforme au désir exprimé par le poète dans une lettre envoyée à sa femme depuis le camp de Drancy, avant de partir vers la mort.

    Cinq livres, donc : Ulysse (publié en 1933, remanié jusqu’en 1944), Le mal des fantômes (écrit en 1942-1943, resté inachevé), Titanic (1937), Exode (écrit vers 1934, complété en 1942 ou 1943), Au temps du poème (écrit entre 1940 et 1944).

    En septembre 1943, Fondane écrivait :

                                          Je pense au poète vieilli.

                                          Voyez : il écrit un poème.

                                          En a-t-il écrit, des poèmes !

                                          Mais celui-là c’est le dernier.

    Cette strophe, tirée d’un poème inédit publié par Monique Jutrin dans Poèmes retrouvés, est pour ainsi dire prémonitoire et n’est pas sans annoncer ce que dit Henri Meschonnic dans son « retour du fantôme » liminaire : « Benjamin Fondane s’écrit d’avance mort ». Mais aussi – toujours Henri Meschonnic – « pas un n’a écrit la révolte et le goût de vivre mêlé au sens de la mort comme Benjamin Fondane. Sa situation de fantôme lui-même y est sans doute pour quelque chose : un émigrant de la vie traqué sur les fleuves de Babylone ».

    Ulysse / Fondane est le « Juif errant », celui qui se demande : « Est-ce arriver vraiment que d’arriver au port ? », celui qui, dans un perpétuel exode, chante l’Amérique et l’Argentine, et la mélancolie de l’exil :

                                Sur les fleuves de Babylone nous nous sommes assis et pleurâmes

                                que de fleuves déjà coulaient dans notre chair

                                que de fleuves futurs où nous allions pleurer

                                le visage couché sous l’eau,

    celui qui interroge la légitimité du poème :

                                Quelle chanson chanterais-je sur une terre étrangère […]

                                car l’homme n’est pas chez lui sur cette terre.

    L’émigrant chante, navigue et se souvient de ses origines :

                                Pourquoi l’océan me fait-il penser à ces plaines de Bessarabie

                                on y marchait longtemps et c’était long la vie.

    Et s’il aspire au port, c’est sans illusions :

                                          Nous ne parlons aucune langue

                                          nous ne sommes d’aucun pays

                                          notre terre c’est ce qui tangue

                                          notre havre c’est le roulis.

    De la fuite incessante à la révolte et à la résistance, le mouvement est naturel, comme l’avoue le « Non lieu » écrit par Fondane en guise de présentation du « Mal des fantômes » : « J’ai voulu écrire ces poèmes dans le goût dévorant de mon siècle. Si j’ai résisté, d’où m’est venue cette résistance ? »

    La poésie de Benjamin Fondane est de toutes dimensions. Poésie du mythe et du sacré (L’Odyssée, La Bible…), poésie de l’amour pour « la frêle bergère » et « la fiancée promise et noire du Cantique des Cantiques », elle est avant tout poésie humaine :

                                Je parle d’homme à homme,

                                avec le peu en moi qui demeure de l’homme,

                                avec le peu de voix qui me reste au gosier.

    Fondane, c’est un homme qui tente de se dire avec son universalité, ses contradictions, ses imperfections, dont le chant peut n’être « qu’un cri, qu’on ne peut pas mettre dans un poème parfait », mais qui tente de se donner « un visage d’homme, tout simplement ».

    Jean-Pierre Longre

     

    Poésie, Essai, francophone, Roumanie, Benjamin Fondane, Patrice Beray, Michel Carassou, Monique Jutrin, Henri Meschonnic, Agnès Lhermitte, Serge Nicolas, Non Lieu, Verdier, Jean-Pierre LongreCahiers Benjamin Fondane n° 27, 2024. « L'art en questionS, années 20 ». Édition établie par Agnès Lhermitte et Serge Nicolas avec la collaboration de Monique Jutrin. Faux Traité d’esthétique, inédit de 1925.

    Extrait de l’introduction par Agnès Lhermitte :

     

    « En 1938, Fondane réutilise le titre de Faux Traité d’esthétique pour publier un essai qui a cette fois pour sous-titre « Essai sur la crise de réalité ». Il ne s’agit pas pour autant d’une reprise du manuscrit de 1925. Treize années ont passé, le contexte culturel a changé. Le jeune émigré récent encore incertain de ses orientations s’est nourri de nouvelles lectures. Il est devenu un poète maître de son art et un philosophe résolument existentiel qui aura approfondi et affermi sa pensée grâce à la rencontre de deux maîtres à penser. Chez Léon Chestov, qui guide ses lectures, il trouve la vision existentielle de la duplicité tragique de soi ; chez Lucien Lévy-Bruhl, la pensée de participation des primitifs, qui lui offre une voie d’accès au réel. Le sous-titre confirme la teneur nettement philosophique du nouvel essai.

    Fondane y poursuit une réflexion qui récuse les problématiques esthétiques stricto sensu pour s’attaquer de front à la question primordiale : Pourquoi l’art ? Pourquoi justement l’art chez le seul animal raisonnable ? Il se concentre alors sur la poésie, son propre champ d’action et d’interrogation, dans un mouvement inverse de celui qui, en 1925, lui faisait élargir à l’art la crise de la littérature étudiée par Rivière. Bien des questions abordées alors, restées sans réponse ou devenues obsolètes à ses yeux, comme l’enracinement socio-historique de l’art ou la forme, encore liée à l’ordre, à la raison, auront été évacuées. Mais l’idée essentielle, déjà présente dans le manuscrit, d’un art vivant, sera devenue le principe du nouveau traité, présenté comme la mise au point vitale d’un enjeu existentiel, et où la poésie, expérience mystique du réel, se confond avec la vie de l’homme. »

     

    Sommaire

    Introduction, Agnès Lhermitte


    Faux Traité d’esthétique (1925)

    - La Crise du Concept de l’Art
    - Erreur de l’art moderne « en tant que progrès »
    - L’Idée de l’originalité
    - « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison » : (Blaise Pascal)
    - Règne de l’homme théorique
    - L’Art autonome
    - De Dada au surréalisme – ou de « l’idiotie pure » au suicide

    Textes annexes
    - Préface du Faux Traité d’esthétique
    - Foi et dogme
    - Le Concept du beau
    - Faux concepts de l’art classique

    Textes complémentaires
    - « Faut-il brûler le Louvre ? »
    - Réflexions sur le spectacle

    Études
    - L’Art en question : un premier cheminement philosophique, Serge Nicolas
    - Une pensée en images, Agnès Lhermitte

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  • Une jeunesse prometteuse : Le Persil a 20 ans

    revue, le persil, francophone, suisse, roumanie, marius daniel popescu, jean-pierre longreLe Persil Journal, n° 222-223, juillet 2024 et 224-225-226-227-228, décembre 2024.

    En juillet 2024, Marius Daniel Popescu continuait à relater dans la suite du Cri du barbeau les anecdotes qui jalonnent sa vie passée et sa vie présente : « Tu es à la fois dans ton pays d’ici et ton pays de là-bas […], les mots naissent sans parents sur la feuille, ta mémoire les baptise encore et encore. » Ces mots lui servent à raconter par exemple la visite récente du plombier et sa conversation avec lui, ou les parties de pêche faites dans son enfance avec d’autres garçons… d’autres épisodes encore…

    Quelques mois plus tard, paraît un numéro exceptionnel, celui des 20 ans de ce « journal qui pousse la littérature dans nos vies », « avec des textes et des images de plus de 1200 personnes en 228 numéros répartis en 99 publications et 3636 pages… » Avant des inédits de Heike Fiedler, Jean-Christophe Contini et Quentin Moron, avant l’historique de l’Association des Amis du Journal Le Persil, grâce à qui tout cela peut se faire, se multiplient les témoignages, à commencer par les débuts artisanaux racontés par celles, compagne et filles, qui ont accompagné Marius Daniel Popescu dans la création du journal. « En rentrant du travail, encore habillé de son uniforme des chauffeurs de bus, il a posé deux feuilles A3 sur la table pour y coller en lettres capitales LE PERSIL. Après avoir découpé et scotché les textes qu’il avait écrits, il les a ajustés à la mise en page. » C’est ainsi que tout a continué, et tous les souvenirs qui s’accumulent au fil des pages suivantes sont autant de preuves de l’obstination de son créateur à garder l’esprit et la manière des débuts.

    Il est écrit dans ce numéro que Le Persil est d’une constante audace. Cette audace, c’est celle d’un accueil tous azimuts, d’une hospitalité littéraire sans discrimination ni censure, sans considérations de notoriété ni souci de gloriole. Les autrices et auteurs, néophytes ou expérimentés, disposent à leur guise des feuilles épanouies d’un journal obstinément « inédit », c’est-à-dire, avec tous les risques que cela comporte mais aussi les chances ainsi données, composé d’écrits toujours nouveaux. Pas de commentaires superflus, pas de prétentions analytiques, pas d’apparats critiques – rien que des textes littéraires (et aussi des illustrations) dans toute leur originalité, avec leurs tâtonnements inquiets ou leur tranquille maturité. Et si la pluralité des contributeurs et la diversité des styles favorisent la qualité et l’intérêt des publications, parfois une livraison est consacrée à un seul écrivain. Avec ténacité, brillamment, savoureusement, c’est de la belle et bonne lecture que nous offre Marius Daniel Popescu, dont l’origine roumaine se marie parfaitement avec l’esprit romand pour enrichir, avec une singularité parfois déroutante, toujours séduisante, le patrimoine littéraire européen.

    Pour qui veut aller plus loin, les pages centrales offrent les listes bien instructives de tous les numéros publiés (dates et thèmes principaux) et de tous les contributeurs. Et une nouveauté : le site internet qui donne tous les renseignements possibles. Voir ci-dessous. Un Persil à consommer et un site à consulter sans modération…

    Jean-Pierre Longre

    www.lepersil.ch

    www.facebook.com/journallitterairelepersil

  • La force des mots

    Poésie, Roumanie, Ana Blandiana, Hélène Lenz, Jean Poncet, Jacques André éditeur, Jean-Pierre LongreAna Blandiana, Poèmes résistants, traduits du roumain par Hélène Lenz, édition bilingue révisée et présentée par Jean Poncet, Jacques André éditeur, 2024

    Comment résister à l’oppression ? Ouvertement, en s’exposant à la violence de la répression ; par l’exil, en espérant un avenir meilleur ; en luttant par les mots, en prose ou en poésie. Ana Blandiana a résisté de l’intérieur, au risque, à plusieurs reprises, de se voir interdite de publication, mais avec une notoriété de plus en plus grande dans son pays. Et si, dans la présentation de Poèmes résistants, Jean Poncet a raison d’écrire que « le combat de Blandiana fut toujours plus éthique que politique », il fait sentir à juste titre que ce combat est avant tout poétique. Ce recueil, qui donne à lire les textes en roumain et leur traduction en français par Hélène Lenz, reprend des poèmes parus en 1984 (quatre, publiés dans la revue Amfiteatru), 1985 (Étoile de proie) et 1990 (L’architecture des vagues, livre terminé en 1987 mais publié après la chute de Ceauşescu, et contenant des poèmes à propos desquels l’autrice écrivit significativement le 28 décembre 1989 : « Je les dédie à ceux qui, en mourant, ont rendu possible, à côté de bien d’autres choses, le retour de la poésie pour la poésie. »)

    L’unité de l’ensemble est assurée par une tonalité commune qui laisse apparemment le pessimisme l’emporter sur l’espoir, la révolte sur la sérénité, les questionnements sans réponses sur les certitudes, et qui met en avant les hésitations concernant les formes de la résistance : « Le pouvoir de choisir / Entre être impliqué / Et être seul. / Le courage d’opter / Entre la souffrance du hurlement / Et celle du silence. /La force de décider / Entre la fuite au dehors / Et la fuite à l’intérieur. » L’une de ces formes est aussi l’ironie, lorsque la poésie s’écrie, en réponse à l’officiel « On doit tout faire pour réussir » : « Nous avons tout » : « Feuilles, mots, larmes, / Boîtes d’allumettes, chats, / Tramways quelquefois, queues pour la farine, / charançons, bouteilles vides, discours […] ».

    Tout compte fait, l’unité est assurée par l’art que possède et pratique Ana Blandiana : celui de tout métamorphoser en poésie, en persistant « à répartir / les signes, les mots, les lettres… » L’œil se transforme en étoile, « Les atomes se changent en sable, / Le sable forme des cailloux, / Les cailloux deviennent des lettres. / Quant aux lettres, elles germent puis donnent des bourgeons, / Qui font des moissons de mots. » Et cette poésie, finalement, « Arrachant au chaos / La vague périssant après la vague », peut laisser entrevoir l’espoir : « À travers les yeux des menottes / Il y a le futur du verbe être. » Voilà le miracle des mots apprivoisés par Ana Blandiana. Comment résister ? Par la poésie.

    Jean-Pierre Longre

    www.jacques-andre-editeur.eu

    http://jplongre.hautetfort.com/tag/ana+blandiana 

  • Mystères et renaissance de l’onirisme

    Nouvelle, Roumanie, Dumitru Tsepeneag, Nicolas Cavaillès, P.O.L., Jean-Pierre LongreDumitru Tsepeneag, Mise en scène, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, P.O.L., 2024

    Dans les années 1960, Dumitru Tsepeneag, avec quelques compagnons dont Leonid Dimov et Virgil Tanase, fonda à Bucarest le « groupe onirique », lieu de débat intellectuel, esthétique, littéraire se situant aux antipodes du totalitarisme pesant sur la Roumanie à cette époque. Il ne s’agissait pas de revenir aux conceptions romantiques ou surréalistes du rêve, mais de s’appuyer sur ses « critères » et son fonctionnement pour créer un nouveau réel littéraire. Les apparences du rêve, sa complexité, les retours d’images et de thèmes, les obsessions qu’il véhicule caractérisent ainsi les œuvres « oniriques », et les nouvelles rassemblées dans Mise en scène, composées à la fin des années 1960, qui n'ont pu être publiées qu’après 1989 et viennent d’être traduites en français par Nicolas Cavaillès, en sont un beau témoignage.

    Le recueil est composé de onze textes qui, s’ils sont d’inégale longueur et abordent des thèmes variés, entrent en résonance les uns les autres grâce à une écriture portée par les caractéristiques structurelles du rêve et de ses apparences absurdes. Construire une montagne infinie de chaises ou creuser des fosses insondables, se laisser accaparer brutalement par une sorte de secte ou faire difficilement monter un âne dans un camion pour fuir avec lui, laisser pleurer un être étrange enfermé dans une armoire ou accueillir un petit homme grelottant de peur et de froid, se confronter à de multiples miroirs que l’on voudrait briser comme pour occulter l’image de soi ou partir dans un bateau en papier sur une « mer de sang », emmener une foule disparate sur un miroir piégé ou laisser un bel homme se faire étouffer par des serpents… Quelques mots ne suffisent évidemment pas à donner une image fidèle de la forme, du fond et de la dimension de ces textes.

    Reste la longue nouvelle centrale, celle qui donne son titre au recueil, un titre annonçant une plongée dans le théâtre. Oui, le théâtre est bien là, donnant à la nouvelle une dimension scénique, avec des personnages, un auteur – metteur en scène, un va-et-vient entre le « réel » du récit et celui de la scène qui souvent se confondent, sans que l’on sache toujours ce qui relève de la réalité et de la fiction narratives, ce qui relève de la vérité et du mensonge, du « Theatrum mundi » et de la « mise en scène », de la présence de l’Auteur et de l’imposture. « Soit dit entre nous, tout ça, tous ces trucages, c’est bon pour le théâtre, ou pour le cinéma, encore mieux, mais ça n’a rien à voir avec la réalité. Des trucages ! […] Tout est fondé sur la suggestion. Vous comprenez, camarade colonel… Voilà le théâtre moderne : une métaphore incarnée puis commentée, destruction de la rampe, des coulisses… Une révolution complète ! » Antithèse du « réalisme socialiste », le récit / théâtre en profite pour d’adonner, en toute lucidité, à la satire profonde et métaphorique d’un régime fondé sur le mensonge et de ses sbires, ainsi qu’à une reprise parodique de la mort et de la résurrection du Christ, « l’Auteur » cloué sur sa chaise puis réapparaissant sous l’aspect du « Milicien » acclamé par le public… 

    Cette publication de textes anciens ajoute une étape importante au cheminement de l’un des plus importants écrivains roumains (ou franco-roumains) contemporains, et pus généralement à la puissance onirique de la littérature.

    Jean-Pierre Longre

    www.pol-editeur.com