Alta Ifland, Voix de Glace / Voice of Ice, recueil bilingue français-anglais, préface de John Taylor, Les Figues / Puctumbooks, 2025
Le parcours biographique et linguistique d’Alta Ifland est singulier : de la Roumanie aux États-Unis, des États-Unis à la France, du roumain à l’anglais, de l’anglais au français. Les textes de cette « Voix de Glace » qu’elle fait entendre ici sont, en l’occurrence, présentés en français et en anglais, les deux langues de l’exil. Et, comme s’ils voulaient recouvrir une vie entière, ils commencent avec « Naissance » et finissent avec « Mort », en une sorte de lutte commune : « Nous luttons contre la mort et nous luttons contre la vie. »
Cette double lutte existentielle est d’ailleurs au cœur de certains textes suggérant un dédoublement de la personnalité, à la fois présence et reflet (comme dans la « glace », polysémie invoquée par le titre), corps et ombre, mère et enfant, « femme vêtue de blanc » et « homme en noir ». « Je sais que moi n’est que l’ombre douteuse et invraisemblable de mon double. » La référence à Rimbaud proposée par John Taylor dans sa préface est judicieuse – et l’on pourrait aussi penser à d’autres poètes comme Hector de Saint-Denys Garneau. Cela peut induire, clairement ou non, des tableaux fantastiques telle la mise à nu des corps devenus squelettes (« la chair épluchée »), les visions de la mort et de la destruction des êtres (« Les yeux crevés », « Les lépreux ») ou des choses (« Ses murs s’écroulent avec un bruit de neige blessée à vif »), et la quête désespérée de soi : « Quelque part derrière une porte dans une ville il y a un corps qui est le mien. Mais je ne saurai jamais lequel. » Ce qui n’exclut pas les images à caractère surréaliste, mettant en regard, par exemple, la « noblesse » et un « spectacle digestif », ou présentant des scènes où se côtoient « une bûche de Noël mangée par un chien inexistant », une « dentelle », le « bureau de Tourgueniev » et « un tournesol dont je n’ai rien à dire ». Le jeu sur les mots, parfois, forme une image étrangement cubiste : « Le nez de mon dos se reflète bizarrement dans l’œil de ma cheville. »
Voilà, dira-t-on, que l’humour n’est pas loin, et on aura raison. Il est là, parfois avec « la douceur des choses », parfois dans des scènes tournant au burlesque, parfois encore dans des portraits sarcastiques, comme ceux des « professeurs au nez pédant et hoquets ataviques » ou d’une voisine « le visage tendu par les nombreuses chirurgies esthétiques, la peau translucide à cause du sérum, la bouche ouverte dans la grimace permanente d’un sourire avorté… » Au-delà du sourire sans concessions, il y a le temps qui passe et les souvenirs qui nous rappellent qui est l’autrice, semblable à « cette émigrée dont je connais l’histoire, une jeune fille qui débarqua – pardon, atterrit – à New York un jour de septembre au début des années quatre-vingt-dix », elle qui se rappelle « la cuisine d’été » dans son pays natal : « Et le feu ne se lassait pas de se réfléchir dans ses yeux, y laissant les souvenirs à venir, et dans ses yeux le temps s’arrêtait et le présent coulait dans le passé et le passé dans l’avenir, riche de silence et de mots. »
Ensemble aux tonalités et aux genres divers, tenant tantôt (ou en même temps) du poème en prose et du récit, de l’évocation onirique et du réalisme morbide, du conte et du mythe, de la réflexion et de la parodie, cette Voix de Glace en appelle à l’esprit, à l’âme, au corps, et offre un concert très dense, quasiment inépuisable, auquel, une fois que l’on a commencé à l’écouter, on a du mal à se soustraire.
Jean-Pierre Longre
Benjamin Fondane, Le mal des fantômes, édition établie par Patrice Beray et Michel Carassou avec la collaboration de Monique Jutrin. Liminaire d’Henri Meschonnic, Non Lieu /
Cahiers Benjamin Fondane
Ana Blandiana, Poèmes résistants, traduits du roumain par Hélène Lenz, édition bilingue révisée et présentée par Jean Poncet, Jacques André éditeur, 2024
Luminitza G. Tigirlas vient de publier deux ouvrages bien différents l’un de l’autre, mais dont le point commun est la poésie.
L’évidence de la paix nous enfante
Constantin Acosmei, Le Jouet du mort, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, éditions Marguerite Waknine, coll. Les cahiers de curiosités, 2024
Depuis le poème « Correspondances » de Baudelaire (entre autres références), il est souvent question de synesthésies en matière artistique, et c’est tant mieux, car l’art est le meilleur moyen de solliciter simultanément tous les sens, ou plusieurs d’entre eux. Voilà ce qui se passe dans le beau recueil poétique de Constantin Severin, lui-même artiste, fondateur de « l’Expressionnisme archétypal », mouvement qui se réfère à des créations de diverses époques.
Ainsi parlait / Aşa grăit-a
Les morceaux ici choisis et dûment référencés à la fin du volume sont une excellente approche de l’universalité des préoccupations, du style et du génie d’Eminescu. Vers ou prose, ces brefs fragments abordent, dans le style ramassé de l’aphorisme, tous les thèmes qui fondent la littérature et la philosophie, l’existence et l’essence. « Qu’est-ce à la fin que l’amour ? Du rêve et des apparences, / Des habits étincelants dont revêtir les souffrances. » Évidemment, l’art et la poésie sont mis en avant, car « Un homme médiocre pourra faire un grand politicien, dans certaines circonstances, mais il ne deviendra jamais un grand poète, sous aucune circonstance. » – et le propos satirique alterne ou se marie avec l’expression du désespoir : « Rien ne démoralise plus un peuple que de voir ériger la nullité et le manque de culture au titre de mérites. » Le poète peut-il réunir tous les états d’esprit ? Réponse : « L’homme mélancolique pleure, l’homme joyeux rit, tandis que celui qui est né avec un caractère inaltérable et des prédispositions au scepticisme sifflote. » Et, pas complètement inattendu : « Comme une sorte de refuge face aux nombreux inconvénients de la vie, Dieu dans sa haute bienveillance a donné à l’être humain le rire, avec toute sa gamme, depuis le sourire ironique jusqu’à l’éclat homérique. »
Radu Bata, L’amertume des mots doux, « adages ma non troppo »,
Luminitza C. Tigirlas, Le dernier cerceau ardent, Éditions du Cygne, 2023
Paul Paon / Paul Păun, Chimères, Métamorphoses, 2023
« Dessinateur, poète, écrivain, polémiste (mais aussi médecin et chirurgien) », devenu Paul Paon ou Paul Paon Zaharia après son départ de Roumanie, il fut l’un des membres fondateurs du groupe surréaliste de Bucarest (avec Ghérasim Luca, Gellu Naum, Trost, Virgil Teodorescu), et son œuvre écrite et graphique est marquée à la fois par cette appartenance et par une sensible singularité, d’où peut-être la discrétion avec laquelle elle s’est épanouie. Une exposition rétrospective, donnant une vision globale et néanmoins précise du travail de l’artiste, était donc salutaire – et la librairie Métamorphose s’est chargée de cette présentation, dont a été tiré un très beau catalogue intitulé Chimères, et dont la consultation donne des ouvertures infinies.
Après une préface de Denis Moscovici et un parcours biographique de Monique Yaari mêlé de souvenirs (il était son oncle), et avant un bien utile tableau chronologique, quatre grandes sections composent l’ouvrage : la première et la plus importante (en longueur et en beauté), une vue significative et chronologique des dessins commentée par Radu Stern, spécialiste des avant-gardes ; puis une transcription du Carnet écrit par l’artiste entre 1984 et 1991, suivie de reproductions de livres, tracts, lettres et manuscrits donnant une idée fidèle de ses publications individuelles et collectives ; en troisième lieu, le rappel, documents à l’appui, d’expositions et de catalogues antérieurs (de Bucarest à Londres en passant par Tel-Aviv, Jaffa, Paris, Marseille etc.) ; enfin, des dessins, photographies et documents évoquant des souvenirs amoureux (avec des portraits de « Réni », sa femme) et amicaux (Ghérasim Luca et plusieurs autres).
Marina Anca,
Luminitza C. Tigirlas, Eau prisonnière, Jacques André éditeur, 2022
Catherine Durandin, Ma Roumanie communiste, L’Harmattan, 2023
Radu Bata, Le Blues roumain, vol. 3, anthologie implausible de poésies. Préambule de Muriel Augry, préface de Cali, mot de la fin de Charles Gonzalès,
Horia Badescu, Celui qui reste debout, Éditions Petra, 2021
Radu Bata, Le fou rire de la pluie,
Le Blues roumain, Vol. 2