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roman

  • Un monstre angélique

    Roman, essai, Roumanie, Matei Calinescu, Nicolas Cavaillès, Thomas Pavel, Scari Kaiser, Circé, Jean-Pierre LongreMatei Calinescu, La Vie et les opinions de Zacharias Lichter, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, préface de Thomas Pavel traduite de l’anglais par Scari Kaiser, Circé, 2020

    Universitaire, critique et essayiste de renom, Matei Calinescu (1934-2009) a publié un seul roman en 1969, La Vie et les opinions de Zacharias Lichter. Un roman ? Certes, l’auteur manie à merveille l’art du récit, relatant avec maints détails alertes tel épisode de la jeunesse de son héros en voyage à la mer, ou telle relation de voisinage avec une vieille femme mourante ; à merveille aussi, l’art du portrait pittoresque : ceux par exemple du « seul ami essentiel de Zacharias Lichter », Leopold Nacht (les deux font la paire, lumière et nuit), du mathématicien W. « l’œil pétillant, gorgé d’une effervescence destinée, semble-t-il, à accroître la mobilité en tout cas extraordinaire de toute sa physionomie », et bien sûr celui de Zacharias lui-même, qui inaugure le roman, et qui plante un personnage à « l’aspect misérable de mendiant en haillons », au « comportement insolite », « mélange énigmatique d’angélique et de monstrueux », parlant « comme un torrent »…

    Mais voilà un roman qui, plus qu’il ne narre des anecdotes, manie en brefs chapitres les concepts de toutes sortes : la bêtise, l’imagination, la pauvreté, la richesse, l’enfance, la vieillesse, la maladie, la mort, l’innocence, la culpabilité, l’amour, l’amitié, le masque, le mensonge, le courage, la timidité etc. Rien de banal dans ce catalogue d’idées, bien au contraire. Pour Zacharias Lichter, qui tient de Job et de Diogène et qui revendique « sa condition de clown ironique », « tous les hommes sont des clowns […] mais peu d’entre eux ont la révélation métaphysique de cette condition. Parmi les clowns lucides, il en est peu qui aient la vocation spirituelle de la folie ». Notre héros manie avec une remarquable dextérité l’art du paradoxe (car « l’acte de connaissance authentique s’achève toujours dans le paradoxe et dans le mystère », et « l’homme pressé […] fait du sur place »), et même de l’oxymore : l’un des poèmes qui ponctuent le texte (un poème d’ailleurs ramassé dans une poubelle par le biographe de Zacharias) est fondé sur cette figure : « Si distante la proximité / si claire l’obscurité / si simples les méandres / divine grandeur du petit / divine petitesse du grand… ».

    Notre « fou sacré », notre monstre angélique d’ironie, qui dénonce à l’envi le « vampirisme de la lucidité », le narcissisme des mathématiques, « la dialectique de la suavisation », le mensonge du langage ou l’erreur du suicide, et qui souligne le rôle primordial de l’interrogation sans réponse, est aussi bien moraliste que poète. Le recours à l’absurde (comparable à celui d’Urmuz, de Ionesco ou de Beckett) se double d’un talent poétique à la Lautréamont. Mais ce ne sont que des comparaisons, et la parodie n’est pas loin. La pureté de la révolte, la flamme de la folie passant par « l’abîme de la perplexité », voilà ce que nous enseigne avec originalité  Zacharias Lichter, via l’écriture romanesque de Matei Calinescu.

    Jean-Pierre Longre

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  • Les bris et les promesses d’une enfance

    roman, moldavie, roumanie, tatiana Ţibuleac, philippe loubière, Éditions des syrtes, jean-pierre longreTatiana Ţibuleac, Le jardin de verre, traduit du roumain par Philippe Loubière, Éditions des Syrtes, 2020

    Lastotchka, orpheline (ou abandonnée par ses parents ? Elle le saura plus tard), est adoptée par Tamara Pavlovna, ramasseuse de bouteilles à Chişinau. La voilà qui découvre un monde où l’on a chaud, où l’on peut manger à sa faim, et où les gens éprouvent des sentiments. Certes, la vie ne va pas être facile : ramasser des bouteilles sales par tous les temps, les nettoyer pour gagner quelques roubles (la Moldavie faisait partie à cette époque de l’URSS), apprendre le russe mais choisir à l’école la langue moldave… Lastotchka expérimente la vie avec les autres, enfants et adultes qui fréquentent la cour de l’immeuble – toute une vie de cour, avec ses péripéties, ses rumeurs, son agitation, ses moments de sérénité. Et elle fait des projets d’avenir : devenir docteur, ce qui se réalisera – nous l’apprenons au cours des excursions que la narratrice fait dans son présent.

    En brefs tableaux successifs, les souvenirs affluent, heureux, malheureux, apaisés, violents… Souvenirs personnels et collectifs, le travail et l’école, les fluctuations de la sensibilité et les prémices de la sensualité, les douceurs et les duretés de l’enfance dans une société où la rigidité et la solidarité, la tendresse et la jalousie s’entremêlent, le tout sur fond d’histoire tourmentée : Tchernobyl et les risques encourus, Gorbatchev et la « glasnost », l’éclatement de l’URSS et l’indépendance de la Moldavie, échéance qui va coïncider avec l’admission de Lastotchka à la faculté de médecine, sans que cela soit synonyme de bonheur : « Mais, où a-t-on vu que le printemps tenait ses promesses de changement ? Pour nous, il n’a rien tenu. […] Tout ce que j’avais appris ou aimé gisait en moi comme des bris de verre. […] J’ai tiré un trait sur ce que j’avais appelé jusqu’alors le bien et je me suis consacré aux études. Avec le même acharnement qu’autrefois, quand j’avais sept ans. Devenir docteur, c’est tout ce qui me restait. » Et elle donnera naissance à une petite fille à l’extrême fragilité, appelée Tamara comme la femme qui l’avait recueillie.

    Au centre du récit, comme au centre d’un caléidoscope, ce bel objet coloré que Lastotchka a un jour sauvé de la destruction et tenté de réparer, il y a la langue, vrai personnage récurrent, moteur et instrument de la narration : la langue russe, que Tamara Pavlovna fait entrer de force dans le crâne de la fillette ; la langue moldave, qui va devenir le roumain, la langue de Lastotchka comme celle de Tatiana Ţibuleac.. C’est la langue de ce récit adressé aux parents inconnus, parsemé de courts poèmes, un récit dont les 167 chapitres, comme autant de tessons de bouteilles semés dans le jardin de la mémoire, sont à l’image mouvante d’une vie morcelée, faite de souffrances, de rêves, d’énigmes et de promesses d’un « monde nouveau ».

    Jean-Pierre Longre

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  • Quelques parutions récentes

    roman, essai, poésie, Roumanie, Ioan Popa, Marius Popa, Rodica Draghincescu, Grégory Rateau, éditions Non Lieu, Honoré Champion, éditions Caractères, L’Harmattan, PoliromIoan Popa : Terre du salut, Non Lieu, 2019

    « La Terre du salut, c’est sans doute ce coin de campagne roumaine, à une centaine de km de Bucarest, la commune rurale de Dârmănești où les terres furent collectivisés quand les communistes prirent le pouvoir. Là vit la famille Zemlan : à travers les souvenirs du père, Dimitriu, nous remontons dans le passé de la Roumanie, la Seconde Guerre mondiale, la fin de la royauté, la mise en place du régime communiste. Au présent nous vivons le quotidien des fermes socialistes, la dureté du travail, les relations souvent chaleureuses entre les villageois. Avec le fils, Alexandru, nous quittons la campagne pour le monde de l’industrie, les usines automobiles Dacia, puis pour l’armée, l’école de formation des officiers de chars de combat et la caserne : le jeune homme découvre toutes les failles de la société socialiste.

    Grande fresque historique, qui fait la part belle aux sentiments des hommes, aux amours passionnés d’Alexandru et de la belle Ecaterina, qui met en scène une multitude de personnages souvent hauts en couleurs, Terre du Salut raconte un monde qui avait ses grandeurs et ses faiblesses, qui se délite peu à peu et qui s’achève avec la chute de Ceauşescu. »

    www.editionsnonlieu.fr

     

    roman, essai, poésie, Roumanie, Ioan Popa, Marius Popa, Rodica Draghincescu, Grégory Rateau, éditions Non Lieu, Honoré Champion, éditions Caractères, L’Harmattan, PoliromMarius Popa, Présence du classicisme français dans la critique littéraire roumaine. De la révolution de1821 à la fin du communisme. Honoré Champion, 2020

    « Cet ouvrage répertorie, analyse et interprète les références au classicisme français et le rôle qu’il a joué dans la critique littéraire roumaine, depuis la Révolution de Tudor Vladimirescu (1821) jusqu’à la chute du régime communiste (1989). Après avoir replacé la réception du modèle dans le cadre de l’histoire de la Roumanie et de ses relations politiques et intellectuelles avec la France, notamment par une étude de la traduction des classiques français en langue roumaine, suivie d’une analyse généalogique et esthétique du concept de « classicisme français », le volume restitue, dans le contexte de chaque grande époque de la modernité roumaine, puis, pour chacune de ces périodes, à travers l’étude plus spécifique de quelques écrivains et critiques choisis comme les plus représentatifs en cette matière, la persistance et le renouvellement de l’image du classicisme français, lui-même fréquemment perçu et analysé comme l’expression nationale d’un classicisme « universel ». Le cheminement chronologique permet de dégager les trois usages majeurs que la critique roumaine a faits de la référence à cette catégorie esthétique et historique : celui de modèle pour une création littéraire qui se cherchait, celui de critère pour son évaluation et celui d’enjeu dans le cadre des débats suscités par les courants nouveaux qui auront animé la vie littéraire roumaine depuis son émergence jusqu’à la presque fin du XXe siècle. »

    https://www.honorechampion.com

     

    roman, essai, poésie, Roumanie, Ioan Popa, Marius Popa, Rodica Draghincescu, Grégory Rateau, éditions Non Lieu, Honoré Champion, éditions Caractères, L’Harmattan, PoliromRodica Draghincescu, L’adversaire de soie et de cendres, éditions Caractères, 2019.

    « Dans ces poèmes, l'auteure, enfant des campagnes roumaines, se penche sur son parcours et sa vie. » 

    www.editions-caracteres.fr

     

     

    roman, essai, poésie, Roumanie, Ioan Popa, Marius Popa, Rodica Draghincescu, Grégory Rateau, éditions Non Lieu, Honoré Champion, éditions Caractères, L’Harmattan, PoliromGrégory Rateau, Hors-piste en Roumanie, « Récit du promeneur », L’Harmattan, 2016. Traduction roumaine : Hoinar prin România. Jurnalul unui călător francez, Polirom, 2020.

    « De la Roumanie, on ne connaît au fond que le folklore et le mythe du vampire de Transylvanie. Ignoré, quand il n’est pas méprisé, ce pays, intégré dans l’Union européenne depuis 2007, fait l’objet de beaucoup d’a priori. Partant de ce constat, l’auteur, cinéaste de formation, a voulu ‘ en faire une idée neuve. De Bucarest, la capitale, à la campagne reculée, des forêts des Carpates aux plages qui bordent le Danube, l’auteur s’en est allé à la rencontre du hors-piste. »

    www.editions-harmattan.fr

    roman, essai, poésie, Roumanie, Ioan Popa, Marius Popa, Rodica Draghincescu, Grégory Rateau, éditions Non Lieu, Honoré Champion, éditions Caractères, L’Harmattan, Polirom

    www.polirom.ro

  • Les épreuves du cœur et du corps

    Roman, Roumanie, Camil Petrescu, Laure Hinckel, Éditions des Syrtes, Jean-Pierre LongreCamil Petrescu, Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, traduit du roumain par Laure Hinckel, Éditions des Syrtes, Syrtes Poche, 2019

    Camil Petrescu (1894-1957), dramaturge et romancier, est un « classique » et, ce qui n’est pas incompatible, l’un des premiers écrivains « modernes » de la littérature roumaine. Héritier et précurseur, donc : Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, dont la première édition roumaine date de 1933, et dont cette réédition en français est la bienvenue, témoigne brillamment de cette dualité.

    Le récit est divisé en deux livres distincts : le premier, après une introduction « en montagne », relate l’histoire d’amour que le protagoniste vit avec Ela, qu’il a connue à l’université ; après leur mariage, leurs relations deviennent orageuses, minées par le mensonge, les histoires d’argent et la jalousie. Nous sommes en 1916, et la Roumanie entre dans le conflit contre l’empire austro-hongrois et l’Allemagne. C’est la mobilisation sur la frontière entre le royaume de Roumanie et la Transylvanie, et la « dernière nuit d’amour » (fort mouvementée) va correspondre à la « première nuit de guerre », titre du deuxième livre. Cette nuit, qui superpose les deux grands thèmes du roman, est le point de jonction entre deux parties apparemment bien différentes mais qui, à vrai dire, ont un certain nombre de points communs.

    Car on ne peut s’empêcher de déceler un parallèle entre les affres et les revirements de l’amour d’une part, les tribulations et les souffrances de la guerre d’autre part. Le narrateur est durement éprouvé dans son cœur et dans son corps. Il y a chez Camil Petrescu des pages subtiles sur les louvoiements des sentiments, dignes de Proust, et des pages sur la guerre, tirées d’expériences vécues, qui peuvent faire penser au Stendhal de La Chartreuse de Parme. Et à un art consommé du portrait s’ajoutent des réflexions sur l’esprit humain, le destin, la politique, l’art de la guerre, la philosophie, le mariage – fort sérieusement : « Je ne suis pas religieux, mais je crois toutefois dans ce que le catholicisme a de plus profond : par une pure élaboration spirituelle, mari et femme sont prédestinés depuis la création du monde à être, au-delà des catastrophes de la vie, unis et égaux l’un à l’autre, dans cette vie comme dans l’éternité future. C’est une des plus belles images que la pensée humaine ait créées. ». Plus encore, nous assistons à une série de variantes sur le temps qui passe : souvenirs, accélérations – un temps lié à l’identité et à l’espace : « Était-ce donc moi qui hier, civil encore, pieds et poings liés à quarante ans de paix, jouais une enthousiaste partie de dominos à l’heure de midi ? […] Il y avait tant de chemin parcouru entre ces deux jours, que les événements d’avant-hier étaient perdus dans les lointains, auprès de ma petite enfance, et les deux, fort distants de celui que j’étais désormais ; de même que le village natal se rapproche étrangement du village voisin quand on est très loin dans une ville inconnue, au milieu d’autres gens. ». Le roman de Camil Petrescu combine avec brio les séductions de la narration et les subtilités de la réflexion.

    Jean-Pierre Longre

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  • « Tout est réel, toujours »

    Roman, Roumanie, Mircea Cărtărescu, Laure Hinckel, les Éditions Noir sur Blanc, Jean-Pierre LongreMircea Cărtărescu, Solénoïde, traduit du roumain par Laure Hinckel, les Éditions Noir sur Blanc, 2019.

    Prix Millepages 2019

    Prix Transfuge 2019 du meilleur roman européen

    La parution d’un roman de Mircea Cărtărescu est toujours un événement. C’est évidemment le cas ici, et plus encore : Solénoïde est un monument ; pas seulement par les dimensions extérieures du livre, mais aussi et surtout par ce qu’il renferme. Un monument qui, à l’image finale de Bucarest, le lieu de tout, se mettrait en mouvement – et alors les images se précipitent dans la tête du lecteur. Ce pourrait être celle d’un torrent que l’on tente de suivre, dont on tente de scruter les flots, le courant, le fond, les obstacles, et dont on prélève le plus souvent et le mieux possible quelques décilitres d’eau pour les examiner, avant de continuer la poursuite. Ou alors celle du labyrinthe dans lequel on se perd, on se retrouve, on se reperd en tenant un fil d'Ariane dont on espère qu'il mènera vers une issue. Ou encore celle de la spirale que l’on suit en mouvements ascendants et descendants – et dans ce cas on s’approche de l’objet qui sous-tend le roman et qui lui donne son titre. L’objet, ou les objets, puisque le sous-sol de Bucarest est parsemé de plusieurs machines du même type, les solénoïdes, ces grosses bobines en forme de spirale qui créent des vibrations et qui mettent les êtres et les choses (voire une ville entière) en mystérieuse lévitation.

    Mais ce thème central du roman n’en est, justement, qu’un aspect révélateur. Solénoïde est un roman aux multiples facettes, sorte de Recherche du temps perdu qui aurait été modelée par les mains de Lautréamont, de Raymond Roussel, des surréalistes et de Kafka (on en passe, car finalement les mains essentielles sont bien celles de Cărtărescu). Le canevas narratif est simple : un professeur de roumain qui a échoué dans un collège de banlieue et qui aurait voulu être écrivain (le double inversé de l’auteur, en quelque sorte), se raconte, en une superposition des souvenirs d’enfance et de la relation du présent dans une société minée par la dictature, la pauvreté matérielle et morale, mais dont certains membres sont sauvés par la vie mentale et par l’amour. Le rêve, les apparitions nocturnes, le surgissement de l’inconscient, tout cela est inscrit dans la vie.  « Tu ne pouvais pas planter le rêve dans le monde, car le monde lui-même était un rêve. ». C’est pourquoi « la chasse au rêve suprême, orama » est l’un des chemins à suivre, sur les traces de Nicolae Vaschide, spécialiste reconnu de la question, et ancêtre d’une belle et inaccessible collègue du narrateur. Tout se tient, vous dit-on : la réalité historique et scientifique, la fiction, le rêve… et tout cela crée le réel.

    Outre les récits de rêves, nombre de motifs peuplent ce récit grouillant d’êtres vivants, humains et animaux. Voyez les poux, tiques, sarcoptes de la gale, acariens et autres insectes microscopiques donnant une idée de l’infiniment petit au regard de la vastitude du ciel aux étoiles menaçantes, de la ville fantasmée avec ses avenues, ses dédales de rues, ses souterrains, ses couloirs, ses usines, ses machineries, ses « veines » et ses « artères », sa nudité : « Quand les monceaux de neige ont disparu, Bucarest s’est offerte aux regards comme un squelette aux os dispersés. Qui aurait cru que sa décrépitude de toujours – le baroque sinistre de sa ruine – puisse devenir deux fois plus triste et plus désespérée ? ». Récit grouillant aussi de faits et d’événements plus ou moins étranges : disparitions et réapparitions énigmatiques, manifestations de « piquetistes », secte protestant avec véhémence contre la mort et faisant résonner à l’infini un pathétique « à l’aide », acquisition d’une maison/bateau dont le narrateur n’aura jamais fini d’explorer les prolongements horizontaux et verticaux, anecdotes liées à l’école (celle de l’enfance, celle de l’âge adulte), mariage rapidement interrompu par le changement dramatiquement radical de l’épouse, puis l’amour, le véritable, trouvé avec Irina, et la naissance d’une petite fille, le rappel de livres précédents (par exemple La Nostalgie, avec l’évocation du « REM »)… Le tout passé au crible de l’humour parfois dévastateur d’un Cărtărescu jouant malicieusement avec son propre destin d’écrivain à partir de la lecture publique d’un poème (significativement intitulé La Chute), s’adonnant mine de rien à la ravageuse satire politico-psychosociale d’un régime jamais nommé mais omniprésent, qui gangrène la société, l’école, les familles, les individus dans leur comportement quotidien, et maniant d’une façon impayable et efficace le portrait-charge ; on serait tenté de tout citer en guise de preuve – et il faut lire les descriptions de salle des professeurs, ou le récit de la collecte obligatoire par les élèves des bouteilles, bocaux et vieux papiers tournant à l’épopée absurde et bouffonne…

    Roman fantastique dans tous les sens du terme, en vérité roman réaliste, roman humoristique, roman « limpide comme le jour et complètement inintelligible » comme l’est la vie, roman dont les particularités de ton, de style, de lexique sont fidèlement rendues en français grâce à un remarquable travail de traduction, Solénoïde pourrait être une tragédie, celle de la « devinette du monde », celle de la destinée humaine. S’il s’agit bien de celle-ci, elle aboutit, peut-être contre toute attente mais dans une belle perspective, au triomphe de l’amour : « La devinette du monde, enroulée, intriquée, accablante, perdurera, claire comme de l’eau de roche, naturelle comme la respiration, simple comme l’amour et […] elle se versera dans le néant, vierge et non élucidée. ». Finalement, c’est la plongée dans le bonheur, même sous la menace d’une statue géante, sorte de commandeur infernal : « Nous nous sommes enlacés, la petite entre nous deux, soudain incroyablement heureux et ne nous souciant plus d’aucune statue ni d’aucune porte. ».

    Jean-Pierre Longre

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  • Une année particulière

    Roman, francophone, Roumanie, Irina Teodorescu, Flammarion, Jean-Pierre LongreIrina Teodorescu, Ni poète ni animal, Flammarion, 2019

    Carmen I., la narratrice, est née en 1979, comme Irina Teodorescu. Comme elle, elle avait dix ans lors de la fameuse « révolution » qui a chassé et liquidé le couple de tyrans qui verrouillait le pays. Maintenant avocate à Paris, Carmen apprend la mort de celui qu’elle appelait le « Grand Poète », ou « Ma Terre », qui l’appelait « Ma Fugue » et jouait un grand rôle non seulement dans sa vie à elle, mais aussi dans celle de la Roumanie, puisque, journaliste et dissident politique, il tenait une place non négligeable dans le pays nouvellement débarrassé des Ceauşescu (surtout de cette « présidente qui avait fait de son mari un homme dépendant. »).

    Alors elle se souvient de l’époque où elle était la « Petite Xénoppe » de sa mère, et son récit déroule les événements qui vont de mars 1989 à février 1990, en prenant appui sur trois générations de femmes : Dani, la grand-mère, que l’on connaît par les « notes informatives » de l’hôpital psychiatrique où elle est périodiquement suivie et interrogée ; Ema, ou Em, la mère, qui se confie régulièrement à des K7 qu’elle enregistre à l’intention d’une amie exilée en Amérique ; et Carmen, donc, qui à dix ans vivait la vie d’une écolière roumaine, séjournait parfois à la montagne, et même écrivait des poèmes dans l’esprit politique du temps, dont l’un à la gloire du Parti, qui « avait remplacé Dieu et était, on nous l’avait assez martelé, notre père à tous » - poème qui lui valut les félicitations de « la camarade maîtresse ». Mais on le sait, la fin de l’année 1989 fut d’une tout autre teneur, avec les événements sanglants que connut le pays – coup d’État ou Révolution, ou moitié-moitié ? Les discussions s’animent entre Carmen et le Grand Poète. « Je lui expliquais alors que les événements de 1989 avaient été à la fois une révolution et un coup d’État, que je le savais grâce à mon point de vue distancié ; que les gens comme lui, j’entendais originaires du même pays, ne pouvaient accepter, tant d’années après, que la révolution avait été en même temps un coup d’État, que les gens comme lui – et comme ma mère, ajoutais-je pour le rassurer – se sentaient dépossédés de leur histoire dès qu’on évoquait cette hypothèse double. ».

    Ni poète ni animal n’est pas un récit historique ou autobiographique. Ces deux aspects y sont certes contenus. Mais c’est avant tout un roman poétique, ou, disons, qui poétise le passé personnel et collectif, sans recourir à l’illusoire linéarité que l’on attribue aux souvenirs. Construction élaborée qui tient compte de la complexité de la mémoire, de ses allées et venues, de la distance qu’elle entretient avec les événements – distance qui n’occulte pas le tragique, mais qui n’exclut pas l’humour, même morbide. Il faut lire par exemple le récit de cette journée de Noël 1989, où le cochon familial fut tué, « nettoyé et découpé », tandis qu’étaient fusillés « la dictatrice et son mari »… D’où la résolution de la fillette : « Avant de m’endormir, je me promis de manger le plus de cochon possible. ». Les bêtes, d’ailleurs, cochon, renard, éléphant et beaucoup d’autres, tiennent une place prépondérante dans le mécanisme de la narration. Et Carmen/Irina, dans le style plein de surprises qui n’appartient qu’à elles deux, de conclure en évoquant « Ma Terre » qui l’incitait à se « repoétiser » : « Je choisis mon camp : ni poète ni animal, mais les deux réunis. ».

    Jean-Pierre Longre

    https://editions.flammarion.com

  • L’enfant et l’homme-oiseau

    Roman, francophone, Roumanie, Sylvie Germain, Albin Michel, Jean-Pierre LongreSylvie Germain, Le vent reprend ses tours, Albin Michel, 2019

    Nathan, enfant inattendu, venu au monde comme un intrus, un « fantôme », a été élevé non sans soins, mais sans véritable amour, par sa mère Elda. En grandissant, il se met à fuir les autres, pris d’une sorte de bégaiement qui le laisse « bouche entrouverte, les yeux embués, l’air ahuri », et qui en fait la risée de ses congénères. Or au cours de sa dixième année, sa mère remarque que son « trouble » disparaît. « L’enfant timoré et bredouillant est même devenu plus ouvert, presque bavard et enjoué par moments, utilisant des mots insolites, des tournures biscornues ou inhabituelles, citant des vers dont elle n’était pas sûre qu’il en saisît toujours le sens. ». L’explication de cette renaissance ? Il a rencontré Gavril, « saltimbanque monté sur des échasses », débiteur de syllabes incongrues, tripatouilleur de mots et de poèmes qu’il murmure à travers une espèce de tube qu’il nomme « poèmophone », homme-orchestre, joueur d’ « olifantastique » et autres instruments étranges…

    Une amitié complice naît entre eux, et alors commencent pour Nathan les « années Gavril », homme au passé tourmenté, qui a connu les dictatures, la violence, l’exil, et qui vivote de boulots précaires tout en versant du côté de la joie de vivre et de la fantaisie avec ses spectacles de rue. Sa fréquentation assidue bien qu’irrégulière a permis au garçon d’échapper « à l’ennui, à la routine, et surtout à la solitude et à l’inquiétude », et de développer son imagination, de « dynamiser ses pensées, ses rêves ».

    De nombreuses années plus tard, en 2015, alors que la morne vie de Nathan ne s’est pas remise de ce qu’il croyait être la mort de son « homme-oiseau » dans un accident de moto dont il se juge responsable, il apprend que Gavril, qui était resté en vie, vient de disparaître de l’hôpital où il végétait, et qu’il est mort noyé dans la Seine. Taraudé par le remords de n’avoir rien su, à cause d’un mensonge, pense-t-il, de sa mère, il entame une longue enquête rétrospective sur son vieil ami, grâce notamment aux enregistrements effectués par l’assistante sociale qui l’avait pris sous son aile. Son ascendance mi allemande mi tsigane, sa vie en Roumanie, l’oppression, le pénitencier, la fuite en France… Et voilà Nathan parti sur les traces de Gavril dans son pays d’origine : Timişoara et les villages du Banat, Bucarest, l’ « enfer carcéral » de Jilava, le Bărăgan, le delta du Danube… Autant de découvertes qui entrent en résonance avec ce que les deux amis avaient vécu ensemble.

    La mémoire des événements rapportés ou vécus libère celle des mots et de la poésie. Car c’est elle, la poésie, qui, transcendant les joies et les souffrances de la vie, est le vrai fil conducteur du roman de Sylvie Germain. Depuis le bégaiement involontaire de l’enfant jusqu’au bégaiement « volubile » du poète roumano-français Ghérasim Luca (lui aussi mort, comme son ami Paul Celan, noyé dans la Seine), depuis les désarticulations verbales que Gavril opérait sur les textes de Rimbaud, Apollinaire, Ronsard, Queneau, Prévert, Mallarmé, Hugo (on en passe) jusqu’au souvenir de Benjamin Fondane et aux vers d’Ana Blandiana, c’est, par « les voix des poètes morts », le fond véritable de la vie humaine qui passe à travers la respiration du langage, et c’est « l’espoir oublié » qui renaît.

    Jean-Pierre Longre

    www.albin-michel.fr

  • Nouveautés de la rentrée 2019… Chroniques à venir…

    Roman, Poésie, Roumanie, francophone, Mircea Cărtărescu, Laure Hinckel, éditions Noir sur Blanc, Irina Teodorescu, Flammarion, Paul Vinicius, Radu Bata, Jacques André éditeurMircea Cărtărescu, Solénoïde, traduit par Laure Hinckel, éditions Noir sur Blanc, 2019

    Présentation de l’éditeur :  

    Chef-d’œuvre de Mircea Cărtărescu, Solénoïde est un roman monumental où résonnent des échos de Borges, Swift et Kafka. Il s’agit du long journal halluciné d’un homme ayant renoncé à devenir écrivain, mais non à percer le mystère de l’existence.

    Après avoir grandi dans la banlieue d’une ville communiste – Bucarest, qui est à ses yeux le « musée de la mélancolie et de la ruine de toute chose », mais aussi un organisme vivant, coloré, pulsatile –, il est devenu professeur de roumain dans une école de quartier. Si le métier le rebute, c’est pourtant dans cette école terrifiante qu’il fera trois rencontres capitales : celle d’Irina, dont il tombe amoureux, celle d’un mathématicien qui l’initie aux arcanes les plus singuliers de sa discipline, et celle d’une secte mystique, les piquetistes, qui organise des manifestations contre la mort dans les cimetières de la ville.

    À ses yeux, chaque signe, chaque souvenir et chaque rêve est un élément du casse-tête dont la résolution lui fournira un « plan d’évasion », car il ne s’agit que de pouvoir échapper à la « conspiration de la normalité ».

    http://www.leseditionsnoirsurblanc.fr

     

    Roman, Poésie, Roumanie, francophone, Mircea Cărtărescu, Laure Hinckel, éditions Noir sur Blanc, Irina Teodorescu, Flammarion, Paul Vinicius, Radu Bata, Jacques André éditeurIrina Teodorescu, Ni poète ni animal, Flammarion, 2019

    Présentation de l’éditeur :

    Carmen apprend la mort soudaine du Grand Poète, sa seule attache à la Roumanie, au moment où elle traverse un rond-point occupé par un peuple prêt à tout renverser. Alors, elle a comme un éblouissement : les souvenirs d’une autre révolution, conduite par ce poète autrefois dissident, lui reviennent, intacts.
    1989. Elle avait dix ans et écrivait des poèmes à sa « camarade maîtresse» pendant que sa mère, cachée dans la salle de bains, enregistrait des K7 audio à destination d’une amie passée à l’Ouest et que son père échangeait les savons de son usine contre des petits pains. À l’époque, tout cela lui paraissait aussi banal que la folie de sa grand-mère, surveillée depuis toujours par les autorités, ou que les ours des Carpates dont on disait qu’ils mangeaient les enfants.
    De quel genre de vague à l’âme naît une révolution ? Est-ce une impulsion animale ou poétique ? En conteuse aussi insolite qu’inspirée, Irina Teodorescu puise dans les souvenirs vifs de son enfance pour mettre en scène trois générations de femmes - et quelques animaux à leur suite - que rien ne préparait à voir la grande Histoire tout bousculer.

    https://editions.flammarion.com

     

    Roman, Poésie, Roumanie, francophone, Mircea Cărtărescu, Laure Hinckel, éditions Noir sur Blanc, Irina Teodorescu, Flammarion, Paul Vinicius, Radu Bata, Jacques André éditeurPaul Vinicius, la chevelure blanche de l’avalanche, traduit par Radu Bata, Jacques André éditeur, 2019

    Présentation de l’éditeur :

    et tu es tellement tellement belle quand tu dors que j'ai de plus en plus sommeil de toi

    Ce recueil de poèmes choisis brille de mille feux, à l’image de son auteur : entier, vrai, ébloui par la nuit, amoureux comme un soleil noir. Paul Vinicius vit avec la poésie : il sort avec elle, il veille avec elle, il partage avec elle la plus belle étreinte. Il lui boit les mots, il lui panse les blessures, il lui offre sa biographie. Ainsi, souvent, la ligne de démarcation entre Paul Vinicius et la poésie se confond avec l’horizon. Regardez bien : un œil attentif discernera l’ombre de ce grand poète roumain derrière un coucher de soleil. Poète, dramaturge, journaliste et essayiste, Paul Vinicius est diplômé de l’École Polytechnique de Bucarest et docteur ès lettres, la partie visible de son parcours surprenant, car il a exercé de nombreux métiers avant de se dévouer à l’écriture. Champion de boxe, puis karatéka, il a travaillé comme maître-nageur sur la côte de la mer Noire, détective privé, pigiste, correcteur, rédacteur pour la presse nationale et pour la maison d’édition du musée de la Littérature roumaine. Après avoir été interdit de publication en 1987 par la censure communiste, il a renoncé à sa carrière d’ingénieur et son curriculum vitae accompagne les soubresauts de la démocratie survenue en décembre 1989, à la recherche d’un nouveau départ, d’une nouvelle ivresse.

    http://www.jacques-andre-editeur.eu/web

  • Quelques parutions récentes

    Roman, Essai, Revue, Roumanie, francophone, Mariana Gorczyca, Ina Delaunay, éditions Non Lieu,  Luminitza C. Tigirlas, Marina Tsvetaeva,  éditions de Corlevour, Benjamin Fondane, Société d’études Benjamin Fondane, Jean-Pierre LongreMariana Gorczyca, Cadence pour une marche érotique. Roman traduit du roumain par Ina Delaunay, éditions Non Lieu, 2019

    « En Roumanie, l'histoire d'un triangle amoureux entre une docteure, une professeure et un pianiste, tous épris de liberté durant les dernières années du régime de Ceausescu. »

    « Sur de grands mouvements musicaux se joue un roman de la séduction : séduction amoureuse, séduction artistique, séduction consumériste. Mais le séducteur n'est pas nécessairement une figure abjecte, il est ici l'élan vital. Le pianiste virtuose Tiberiu Vánky, et trois femmes de sa vie amoureuse, Renate, Ana et Margit, improvisent leurs expériences sexuelles dans une Transylvanie multiethnique et durant les dernières années grises du régime de Ceausescu. Ils s'abîmeront, se perdront et se retrouveront dans une marche effrénée pour accéder à une certaine forme de liberté. 1990 ouvre en Roumanie une perspective plus séduisante, un tempo plus joyeux, quand le peuple peut finalement respirer, rêver, passer les frontières... Les trois femmes évoluent alors dans une nouvelle harmonie : assumant une féminité plus complexe, elles se libéreront des mœurs anciennes, au contraire de Tiberiu Vánky qui restera fidèle à la fantaisie de ses aventures. Publié pour la première fois en 2010, considéré comme l'un des meilleurs romans roumains d'après la Révolution de 1989, ce livre a remporté trois prix nationaux importants. »

    www.editionsnonlieu.fr

     

     

    Roman, Essai, Revue, Roumanie, francophone, Mariana Gorczyca, Ina Delaunay, éditions Non Lieu,  Luminitza C. Tigirlas, Marina Tsvetaeva,  éditions de Corlevour, Benjamin Fondane, Société d’études Benjamin Fondane, Jean-Pierre LongreLuminitza C. Tigirlas, Fileuse de l'invisible — Marina Tsvetaeva,  éditions de Corlevour, coll. Essais, 2019

    « Inspiré par l’œuvre et la vie de la poétesse russe Marina Tsvetaeva, l’essai de Luminitza C. Tigirlas couronne ce qu’on peut appeler une Trilogie, initialement intitulée « Parfaire le sacré sans pardonner l’amour », texte un peu volumineux pour voir le jour dans un seul livre. Sa publication a été possible en trois volets qui interrogent le sacrifice de l’amour au nom de la création et dans le silence du sacré, commencée avec Rilke-Poème. Élancé dans l’asphère (L’Harmattan, 2017) et poursuivie dans l’ordre de leur publication par l’essai Avec Lucian Blaga, poète de l’autre mémoire, (éditions du Cygne, avril 2019). »

     « Le fil est une voix créatrice d’hérésies, elle monte au-dessus du métier de la fileuse de l’invisible — Marina Tsvetaeva (1892-1941). Sa nécessité rythmique d’être poète est celle de vivre, d’accomplir sa mission « d’oreille de la voix ». Se disant « murée vive », Marina exhorte le monde à la vérité de la perte et au franchissement poétique du Mur qui l’exile à l’intérieur d’elle-même. La poétesse s’appelle tour à tour Ariane, Maroussia, Tatiana, Sonetchka, Anna, Frère féminin, Rilke, Pasternak, Dieu-Diable, Noyé, Musique, Mère-Morte, Meurtrimère… Vide, Âme, Dieu… Poète de l’être à l’âme toute nue, Marina Tsvetaeva se fonde et se refonde dans une exposition poétiquement hérétique et, pourquoi pas, lyriquement croyante. Son exigence particulière pour le sacré fait ériger en vers « la vérité céleste contre la vérité terrestre ». Le vide, l’âme, le mystère et le sacrifice en tant qu’il est la « passion de la mort » nous interpellent au cœur des œuvres lues au cours de cet essai dans leur reflet de l’amour de l’amour en même temps que son refus. Passionnément, le désir d’amour de Marina est désir de mort. »

     

    TABLE

    Liminaire 9

    I Au métier du hors-âme 13

    II Brisures et éclatement d’un « Dieu-Diable » 43

    III Brûlure du Vide à vif du poème 59

    IV Saule-Sapho, frère féminin 95

    V Être unique et ne pas rencontrer l’Homme 123

    VI Au monde — du son irrecevable 149

    VII Où sont les mots à ne pas finir ? 167

     

    http://luminitzatigirlas.eklablog.com/fileuse-de-l-invisible-marina-tsvetaeva-a163982130

    https://editions-corlevour.com

     

     

    Roman, Essai, Revue, Roumanie, francophone, Mariana Gorczyca, Ina Delaunay, éditions Non Lieu,  Luminitza C. Tigirlas, Marina Tsvetaeva,  éditions de Corlevour, Benjamin Fondane, Société d’études Benjamin Fondane, Jean-Pierre LongreCahiers Benjamin Fondane n° 22. « Pourquoi l'art - Chimériques esthétiques ». Société d’études Benjamin Fondane, 2019

     

    Sommaire du numéro



    Éditorial
    - Éditorial 


    • Chimériques esthétiques 
    - Critique et esthétique : de Gourmont à Fondane, Agnès Lhermitte
    - Fondane, Gourmont et Le Mercure de France, Vincent Gogibu
    - Réflexions liminaires sur le Faux Traité d’esthétique de 1925, Serge Nicolas 

    • Poésie et philosophie 
    - Présence de Chestov et de Nietzsche dans Ulysse, Alice Gonzi
    - Fondane théâtralement opposé à Valéry 

    • Cinéma et théâtre 
    - Correspondante inédite avec Jean Paulhan, Benjamin Fondane
    Rapt : un défi cinématographique, Carmen Oszi
    - Lucas Gridoux acteur de théâtre et de cinéma, Eric de Lussy 

    • Peinture 
    - En compagnie de Benjamin Fondane, Marina Levikoff
    - Fondane et Chagall, Saralev Hollander 

    • L’écrivain et le social 
    - Démocratie et art (inédit), Benjamin Fondane, traduit par Aurélien Demars
    - Devant l’Histoire, Evelyne Namenwirth
    - L’écrivain et son temps, Monique Jutrin
    - À propos d’une citation de Victor Hugo, Monique Jutrin
    - Les années 33-37 pour Benjamin Fondane, Margaret Teboul
    - À propos des hussards sabre au clair, Margaret Teboul 

    • Notes 
    - Fragment d’une lettre à Ion Călugăru, B. Fundoianu, traduit du roumain par Carmen Oszi
    - Dialogues au bord du gouffre, Gisèle Vanhese
    - Paysages, compte rendu, J-P Longre 

    • Informations 
    - Informations 

    • Bibliographie sélective 
    - Bibliographie sélective 

    • Collaborateurs

    www.benjaminfondane.com

  • Tribulations d’Est en Ouest

    Roman, Histoire, Roumanie, francophone, Michel Ionascu, L’Harmattan, Jean-Pierre LongreMichel Ionascu, Turbulences Balkaniques, L’Harmattan, collection « Lettres Balkaniques », 2018

    Petre Banea, inspecteur des crédits à la succursale de la Banque de Roumanie à Sibiu, et qui a toutes les apparences du « fonctionnaire au-dessus de tout soupçon », se trouve mêlé à un détournement d’avion lors d’un déplacement à Bucarest, détournement au cours duquel un policier est tué. Les passagers se retrouvant à Belgrade, Petre Banea, contre toute attente, demande l’asile politique. Nous sommes fin 1949, période où le communisme soviétique règne sur la Roumanie, tandis que la Yougoslavie titiste cherche son autonomie. Petre, on l’apprendra, rêve de joindre l’Ouest, si possible la France, pour y « trouver la liberté ». Ce faisant, il laisse au pays sa mère, avec laquelle il vivait à Sibiu, et son frère Spiridon, lieutenant dans l’armée, dont le tempérament et les options politiques sont radicalement différents de ceux de son frère.

    Débutant en pleine action, le « roman » (dont on se doute bien qu’il repose sur des faits réels) construit peu à peu le destin de Petre, tout en revenant périodiquement sur celui de Spiridon, qui va subir une déchéance progressive jusqu’à sa disparition. Découpé en de nombreuses séquences, à la manière d’un film (on sait que l’auteur, Michel Ionascu, est cinéaste), le récit se porte d’un lieu à un autre, reconstituant pour le lecteur le puzzle des tribulations de Petre et de la vie politique et sociale de l’époque, tout en élargissant le point de vue. C’est ainsi que l’on se déplace entre Sibiu, Piteşti, Bucarest, Belgrade, Brăila, Trieste, jusqu’à la France et Paris, le but ultime – cela de 1949 à1989, voire mars 2016 (date de la mort de Petre/Pierre Banea), et même février 2018, pour un épilogue mi inquiétant mi plaisant vécu par Daniel, son fils. 

    Le destin de Petre n’est pas dépendant de ses seules décisions. Le régime yougoslave, s’il est différent de la dictature roumaine, n’est pas pour autant synonyme de liberté, et il faudra beaucoup de patience, de ruse, de détermination et de courage au protagoniste pour rejoindre l’Europe occidentale et devenir Pierre Banea. Du côté roumain, les enquêtes, espionnages, dénonciations, perquisitions chez sa mère, luttes intestines au sein même des services politiques et policiers, les rivalités au sein de la Securitate – tout est détaillé d’une manière parfaitement documentée. Avec pour conséquence le poids des relations internationales : « Il était conscient qu’il dépendait de stratégies politiques qui le dépassaient largement et qui rendaient incertaine la résolution de sa situation personnelle. La presse locale ne manquait jamais une occasion de se faire l’écho du conflit politique qui opposait Staline et Tito et qui, par ricochet, empoisonnait les relations bilatérales entre les communistes roumains et yougoslaves. Les deux frères ennemis, deux pays voisins, s’affrontaient violemment au sein du Kominform, le Bureau d’Information des Partis Communistes et Ouvriers. ».

    Les occasions ne manquent pas à l’auteur, outre les questions individuelles, d’aborder les questions historiques, notamment sur le passé de la Roumanie (le fascisme et l’antisémitisme, la guerre, l’accession des communistes au pouvoir…) ainsi que sur des événements plus récents (la chute de Ceauşescu et la « révolution » roumaine), y compris en France (mai 68, les querelles politiques…). Et comme il est question de Brăila, Panaït Istrati est présent, nommément ou par allusion, au détour de plusieurs épisodes. Quoi qu’il en soit, même installé en France, Pierre n’oubliera jamais d’où il vient : « Petre était profondément roumain, très attaché à son pays, un pays dont il n’oublierait jamais la culture, les racines, l’histoire. Même réfugié en Occident, il continuerait la lutte pour l’honneur de cette nation des Carpates qui avait su donner au monde des artistes et des intellectuels tels que Eugen Ionesco, Emil Cioran, Virgil Gheorghiu, Mircea Eliade, Mihai Eminescu, Georges Enescu, Victor Brauner, Sergiu Celibidache, Panaït Istrati, Constantin Brâncusi, Tristan Tzara, Benjamin Fondane, Anna de Noailles, Mihail Sebastian, Elvire Popesco et tant d’autres créateurs moins connus, sans oublier… Béla Bartók que Petre n’hésitait pas à présenter comme Roumain ou Hongrois de Roumanie… ». Cet attachement à une culture particulièrement riche n’est-il pas celui des nombreux Roumains installés à l’étranger ? Turbulences Balkaniques se présente comme une fiction qui, tout en préservant l’intérêt narratif, aborde de nombreux sujets liés à une histoire réelle, à la fois collective et personnelle ; pour tout dire, un beau récit documentaire, biographique et romanesque, dans lequel on sent l’auteur intimement impliqué.

    Jean-Pierre Longre

     

    www.michelionascu.com

    www.editions-harmattan.fr 

  • Le « qui » et le « pourquoi »

    Roman, anglophone, USA, Roumanie, E. O. Chirovici, Isabelle Maillet, Les Escales, Pocket, Jean-Pierre LongreE. O. Chirovici, Jeux de miroirs, traduit de l’anglais par Isabelle Maillet, Les Escales, 2017, Pocket, 2018

    « Quelqu’un a dit un jour qu’une histoire n’a en réalité ni début ni fin ; ce ne sont que des moments choisis subjectivement par le narrateur pour aider le lecteur à situer un événement dans le temps. ». Cette phrase, par laquelle débute un chapitre de Jeux de miroirs, est une bonne approche de la stratégie narrative de l’auteur, mais n’en dit pas toute la complexité. Car trois voix se relaient pour composer un récit qui tourne autour du même événement, l’assassinat de Joseph Wieder, professeur à Princeton, « dans la nuit du 21 au 22 décembre 1987. ». Assassinat jamais élucidé, mais qui aura fait couler beaucoup d’encre.

    La première de ces trois voix est celle de Richard Flynn, alors étudiant à l’université en question, épris de sa colocataire, Laura Baines, elle-même très proche du professeur Wieder, une jeune femme troublante qui deviendra un personnage pivot. Longtemps après les événements, Richard décide d’écrire un livre relatant ceux-ci, mais meurt après n’avoir remis que la première partie de son manuscrit à un agent littéraire, la suite restant introuvable. L’agent confie donc l’enquête à un journaliste (la deuxième voix), qui va suivre des pistes biaisées et se heurter à des obstacles inattendus et à des contradictions nombreuses. « J’étais perdu dans une sorte de dédale sans fin. Je m’étais lancé sur la piste du manuscrit de Richard Flynn, et non seulement je ne l’avais pas trouvé, mais j’étais maintenant enseveli sous une montagne de détails à propos de personnes et de faits qui refusaient de s’assembler pour former une image cohérente. ». La troisième voix est celle du policier maintenant à la retraite qui, à l’époque des faits, n’a pu trouver le meurtrier et qui, pour différentes raisons, reprend l’enquête et fait apparaître d’autres protagonistes. Les trois points de vue, bien sûr, éclairent les événements sous des angles fort différents, suggérant des réponses dans lesquelles le lecteur devra trouver sa part de vérité.

    Roman, anglophone, USA, Roumanie, E. O. Chirovici, Isabelle Maillet, Les Escales, Pocket, Jean-Pierre LongreOn sait par la « note de l’auteur finale » que celui-ci a publié plusieurs livres en roumain dans son pays d’origine, et que Jeux de miroirs est son premier roman écrit en anglais. L’adaptation à un nouveau contexte et à une nouvelle langue est réussie (pour autant qu’on puisse en juger sur une traduction). L’atmosphère des universités américaines dans les années 1980, par exemple, est rendue avec beaucoup de réalisme. Surtout, si ce roman est un bon thriller (avec sa dose de mystères et de péripéties), il n’est pas que cela : la psychologie des personnages, le jeu des vérités relatives, le travail de construction labyrinthique y sont primordiaux. Fions-nous aux intentions avouées par E. O. Chirovici lui-même : « Je dirais que mon livre s’attache moins au qui qu’au pourquoi. J’ai toujours pensé qu’au bout de trois cents pages les lecteurs méritaient d’en savoir plus que le seul nom de l’assassin, même obtenu après quantité de rebondissements inattendus. ».

    Jean-Pierre Longre

    www.lesescales.fr

    https://www.lisez.com/pocket/15

  • Un personnage sans limites

    Roman, Roumanie, Marin Mincu, Dominique Ilea, Xenia, Jean-Pierre LongreMarin Mincu, Journal de Dracula, traduction du roumain, avant-propos et notes de Dominique Ilea, Xenia, 2018

    Encore un livre sur Dracula ? Oui. Mais cette fois il ne s’agit ni d’alimenter le mythe du vampire ni de tomber dans les clichés touristiques, mais de camper, derrière la façade romanesque, la personnalité d’un homme hors du commun qui en passant les frontières du raisonnable a fortement marqué l’histoire de la Roumanie. C’est en utilisant le procédé du pseudo-manuscrit retrouvé « dans un coffret en fer » que Marin Mincu (1944-2009), romancier, critique, professeur, se faisant passer pour le simple « curateur » des écrits de Dracula (Vlad Ţepeş III, dit L’empaleur), a composé ce Journal de Dracula qui court du 2 février 1463 au 28 août 1464. On s’y laisserait prendre, tant l’auteur affirme « l’authenticité du manuscrit » composé de maints fragments parfois datés, souvent brefs, auxquels il dit avoir simplement ajouté des titres thématiques permettant de synthétiser les souvenirs et réflexions de Dracula (du genre « menace », « mensonges », « lettre à Pie II », « thérapie », « solitude », « cruauté »...).

    Cette construction littéraire n’est pas une simple fantaisie gratuite ou esthétique. Elle permet de cerner par petites touches la complexité du personnage : son tempérament de guerrier implacable et cruel, qui menaça Mehmed II le Conquérant, son orgueil mis à mal par la trahison de son « ami » Mathias Corvin roi de Hongrie, qui le tient prisonnier à Buda, dans un cachot humide infesté de rats, un orgueil qui le pousse à forger lui-même sa légende de monstre hantant toutes les mémoires : « Je ferai en sorte que l’horreur, la monstruosité attisent d’autant leur imagination. Bon gré, mal gré, ils entreront tous dans mon jeu, rivalisant d’efficacité à répandre mes légendes. Légendes calomnieuses, c’est vrai. Je serai un héros négatif ; mais qu’importe ? Rien de plus résistant que le négatif ; bien plus encore : il n’y a guère que le négatif à laisser des traces ; que ce qui est abject, laid, infâme, diabolique. ».

    Vlad Ţepeş III fut non seulement un prince combattant et influent (qui, soit dit en passant, transféra sa capitale de Târgovişte à Bucarest), mais aussi un penseur et un fin lettré. Les références aux philosophes et aux écrivains de l’antiquité (comme Platon, Homère, Ovide bien sûr – qui écrivit des vers « dans la langue des Gètes ») ou d’époques plus récentes (comme Dante ou Marsile Ficin), et même les « clins d’œil » (dans des anachronismes volontaires soulignés par la traductrice) à des auteurs comme Lautréamont ou Bram Stocker, donnent une dimension érudite à l’esprit de Dracula et au roman tout entier, dimension que ne contredisent pas les nombreuses évocations de la fameuse ballade populaire Mioriţa (L’Agnelle fée), dans laquelle « le héros s’affranchit de toute limite, y compris de la frontière corporelle qui lui est impartie ; ici, son espace de référence se dilate, jusqu’à devenir cosmique. ». Bel exemple d’une pensée sincère, profonde, roborative, qui traduit aussi la fragilité et l’ambiguïté de l’homme : « Je me meus, indécis, entre l’Orient et l’Occident… C’est de là que je tire ma vitalité… ».

    Dans la solitude de son enfermement le protagoniste tend à confondre rêve et réalité, passé et présent (voire avenir), histoire collective et personnelle, et à se bâtir un monde hors normes : « La limite n’existe pas : ce n’est qu’une confirmation de la veulerie et de l’impuissance de l’individu par rapport à soi-même… ». Dominique Ilea le dit très bien dans son propos : « Contre la déchéance et la folie qui guettent, dans sa solitude, un prisonnier à la fois haï, craint et respecté, soyons fous : l’écriture est une tentative de revanche, et parfois une victoire. L’écriture est aussi un exorcisme à tous les niveaux, permettant d’évacuer les culpabilités réelles avec les fictives, de parer aux peurs et aux douleurs… ». Le Dracula créé par Marin Mincu devient son propre romancier, maîtrisant par l’écriture ses fantasmes les plus intimes.

    Jean-Pierre Longre

    www.editions-xenia.com

  • « Qu’étions-nous en train de vivre ? »

    Roman, francophone, Roumanie, Lionel Duroy, Julliard, Jean-Pierre LongreLionel Duroy, Eugenia, Julliard, 2018

    Jeune fille vivant à Jassy (Iaşi en roumain) dans les années 1930, Eugenia a été élevée dans une famille apparemment sans histoires. Mais alors que l’un de ses frères, Stefan, adhère aux idées et aux actions de la Garde de fer, elle découvre grâce à l’un de ses professeurs l’écrivain juif Mihail Sebastian, qu’elle va contribuer à sauver des brutalités d’une bande de jeunes fascistes. Ainsi, au fil du temps et des rencontres, va se nouer avec lui une liaison amoureuse épisodique dans la Bucarest de l’époque, où les épisodes dramatiques n’empêchent pas les récits de festivités mondaines et culturelles.

    Autour des relations sentimentales et intellectuelles entre la personne réelle de l’écrivain qui, après avoir échappé aux crimes antisémites, mourra accidentellement en 1945, et le personnage fictif d’une jeune femme qui, devenue journaliste et assistant à la montée du fascisme et du nazisme, va s’impliquer de plus en plus dans la lutte et la Résistance, se déroule l’histoire de la Roumanie entre 1935 et 1945 : les atermoiements du roi Carol II devant les exactions du fascisme dans son pays et l’extension du nazisme en Europe, la prise du pouvoir par Antonescu, l’antisémitisme récurrent, la guerre aux côtés de l’Allemagne contre l’URSS, le retournement des alliances par le jeune roi Michel et les partis antinazis, le sommet de cette rétrospective étant le pogrom de Jassy, auquel Eugenia assiste épouvantée : « Je n’avais plus ma tête en quittant la questure, j’étais abasourdie et chancelante. Qu’étions-nous en train de vivre ? Était-cela qu’on appelait un pogrom ? J’avais beaucoup lu sur celui de Chişinau, en 1903, sans imaginer qu’un tel déchaînement puisse se renouveler un jour. Puisque la chose avait eu lieu, qu’elle avait horrifié le monde entier, elle ne se reproduirait plus. Ainsi pensons-nous, nous figurant que l’expérience d’une atrocité nous prémunit contre sa répétition. ». Avec, comme un refrain désespéré, la question plusieurs fois posée de savoir comment on pouvait « appeler la moitié de la population à tuer l’autre moitié » « dans le pays d’Eminescu, de Creangă et d’Istrati. ».

    Car si Eugenia est un roman historique particulièrement documenté (on sent que Lionel Duroy s’est renseigné aux bonnes sources, qu’il a scrupuleusement enquêté sur place), il s’agit aussi d’un roman psychologique, dans lequel les sentiments, les réactions et les résolutions d’une jeune femme évoluent et mûrissent. Face à l’aberration meurtrière, Eugenia passe de l’indignation naturellement spontanée à la réflexion, à l’engagement et à la stratégie, en essayant par exemple, sous l’influence ambiguë de Malaparte (encore une figure d’écrivain connu que l’on croise à plusieurs reprises), de se mettre dans la peau et dans la tête des bourreaux pour mieux percevoir d’où vient le mal et pour mieux le combattre. Et comme souvent, mais d’une manière particulièrement vive ici, l’Histoire met en garde contre ses redondances, notamment, en filigrane, contre la montée actuelle des nationalismes et le rejet de l’étranger devenu bouc émissaire. Les qualités littéraires d’Eugenia n’occultent en rien, servent même les leçons historiques et humaines que sous-tend l’intrigue.

    Jean-Pierre Longre

    www.julliard.fr

  • De la haine à l’amour

    Roman, Moldavie, Tatiana Ţibuleac, Philippe Loubière, Éditions des Syrtes, Jean-Pierre LongreTatiana Ţibuleac, L’été où maman a eu les yeux verts, traduit du roumain par Philippe Loubière, Éditions des Syrtes, 2018

    « Il n’existera jamais rien de plus merveilleux que Mika. ». Mais Mika est morte, et son frère Aleksy est devenu violent, sans doute parce que ses parents l’ont tenu, après cela, pour quantité négligeable. Le père « ne dessoûlait plus » ; quant à la mère… « Pendant tous ces mois, la femme qui m’a donné le jour ne m’a jamais regardé, comme si j’étais un espace vide. Comme si c’était moi qui avais tué Mika. Je me rappelle que je m’approchais d’elle en pleurant, que j’essayais de lui prendre les genoux ou la taille – plus haut, je n’y arrivais jamais – et qu’elle me repoussait du pied comme un chien pouilleux. ». Seule la grand-mère est « restée normale ». Voilà donc ce qu’il reste de cette famille polonaise émigrée en Angleterre. Quelques années plus tard, à l’occasion de vacances d’été, la mère vient sortir son fils adolescent de l’établissement spécialisé où il est pensionnaire ; relations tendues entre les deux, qui vont s’installer dans une maison de la campagne française – ce qui prive Aleksy d’un voyage prévu à Amsterdam avec deux amis.

    Ponctué de petits couplets définissant poétiquement « les yeux de maman » (qui, en particulier, « étaient mes histoires non racontées », laissant deviner les non-dits du récit), l’ensemble se met en place progressivement, les soixante-dix-sept courts chapitres formant autant d’étapes dans la découverte mutuelle des deux êtres qui apprennent à se supporter, puis à s’aimer. À mesure que visiblement s’approche la mort de la mère malade, la vie et les sentiments s’installent dans le cœur du fils, ce fils qui de sa « folie » tirera une vocation de peintre à succès et au « génie déjanté ». C’est d’ailleurs depuis cette vie d’adulte qu’Aleksy, entouré « d’un monde bigarré et avide », et sur les conseils de son psychiatre, raconte son passé, la découverte progressive de son attachement filial, ses émotions, les rencontres faites cet été-là dans ce village français, l’amour tragiquement inachevé pour Moïra (dont le souvenir « résonne comme une bombe atomique »)…

    Le roman commence dans une atmosphère qui pourrait rappeler celle du Grand Cahier d’Agota Kristof (sécheresse des cœurs, absence de sentiments, cruauté et crudité de la prose), mais finit bien différemment, avec la perspective du souvenir éternellement aimant : « Les yeux de maman étaient des promesses de bourgeons. ». Au rythme des semi-révélations de plus en plus éclairantes, la ligne ascendante de l’affection se fraie un chemin cahoteux parmi les accidents de la vie. Tout cela dans une langue sans concessions, en un style à la fois vigoureux, sensible et expressionniste. Tatiana Ţibuleac, qui vit en France, a fait paraître L’été où maman a eu les yeux verts (Vara în care mama a avut ochii verzi) dans sa Moldavie natale en 2017. Sa traduction, une vraie réussite, livre au public francophone un roman aussi intrigant, aussi prenant et aussi beau que son titre le laisse entendre.

    Jean-Pierre Longre

    https://editions-syrtes.com/

    http://tatianatibuleac.net

  • Les souvenirs et l’imaginaire

    Revue, poésie, nouvelle, roman, images, Marius Daniel Popescu, Matthias Tschabold, Alexandre Voisard, Le Persil, Jean-Pierre LongreJournal Le Persil n° 147, décembre 2017, n° 148-149-150, hiver 2017-2018

    Il y a longtemps que Marius Daniel Popescu, avec sa générosité naturelle, prête à d’autres les pages de son Persil, « journal inédit », « à la fois parole et silence », et qui est devenu un journal littéraire de tout premier plan, d’une grande diversité, d’une grande qualité aussi.

    Et le revoilà, l’auteur de La Symphonie du loup et des Couleurs de l'hirondelle, qui donne de ses propres textes à son Persil. En son style inimitable, il y remet en scène narrative le « tu » qui lui ressemble tant. Dans « La jument », l’enfant et son père, dans le pays et à l’époque du « parti unique », sont au marché ; le père avec son bon réalisme, l’enfant avec ses rêves – et les deux vont « regarder l’inattendu », en assistant à l’accouplement mouvementé d’un étalon et d’une jument. Avec « La parenthèse ouverte », nous retrouvons le garçon, 12 ans et demi, pêchant au bord du Danube, en face de la Yougoslavie, et écoutant les conseils d’une vieille Tzigane. « Le fleuve n’a pas d’amis et il est triste parce que dans cette région il est coincé entre deux pays dirigés par des partis uniques », auxquels certains tentent désespérément de se soustraire. Nous arrivons à notre époque avec « L’homme de la gare de Lausanne » : la rencontre émouvante d’un mendiant venu de « ton pays de là-bas » et qui voudrait bien y retourner, retrouver sa famille. Alors « tu penses au destin des êtres humains », et tu agis…

    Les pages qui suivent accueillent un invité, Matthias Tschabold, avec une Histoire en couleur en trois épisodes (« Spectres du matin », « L’Oiseau migrateur », « Conte de Noël ») et dans un style bien différent, mais tout aussi inimitable que celui de Marius Daniel Popescu. Imagination, sourire, poésie.

    Le sourire et la poésie caractérisent aussi l’œuvre d’Alexandre Voisard, auquel est consacré un gros numéro (triple) du même Persil qui nous fait pénétrer « dans l’atelier du poète ». Un numéro composé d’inédits de Voisard et de ses amis (hommages, analyses et commentaires de poètes, de peintres, de critiques, d’éditeurs). Comme l’écrit Chantal Calpe, qui a réalisé ce numéro : « La plupart mettent en lumière le sens des relations humaines, le goût du partage amical qui fait d’Alexandre Voisard un compagnon plein de verve et un commensal érudit. ». Même chose pour Le Persil.

    Jean-Pierre Longre

     

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