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les Éditions noir sur blanc

  • Entretenir la mémoire

    Histoire, autobiographie, littérature, francophone, Roumanie, Jil Silberstein, Les éditions Noir sur Blanc, Editura Universitaţii Alexandru Cuza, Cahiers Benjamin Fondane, Jean-Pierre LongreJil Silberstein, Les Voix de Iaşi, Une épopée, Les éditions Noir sur Blanc, 2015

    Les ouvrages qui évoquent, en tout ou en partie, le pogrom de Iaşi – ce massacre de treize mille Juifs perpétré dans la capitale de la Moldavie roumaine par les armées roumaine et allemande, ainsi que par une partie importante de la population poussée à la violence extrême – ne manquent pas : il est juste et salutaire d’entretenir la mémoire. Qu’on se rappelle Kaputt de Malaparte (1944, traduction française 1946 chez Denoël), Conversation à Jassy de Pierre Pachet (Denoël, 2010), l’ouvrage photographique et historique de Radu Ioanid, Le pogrom de Jassy (Calmann-Lévy, 2015) ou, tout récemment, le roman Eugenia de Lionel Duroy (Julliard, 2018) – on en oublie certainement.

    La particularité de Jil Silberstein (et le sous-titre « Une épopée » est justement significatif) est que tout au long de ses 700 pages, il met en regard souvenirs familiaux, expérience personnelle, perspectives historiques et focalisation précise sur l’antisémitisme, sur le déclenchement et le déroulement du carnage de la fin juin 1941 (véritablement prévu, ourdi par le « conducator » Antonescu). Cela s’accompagne tout naturellement d’un mélange des genres qui donne une vivacité et une variété particulières à l’ensemble : narration pure, lettres personnelles ou rapportées, autobiographie, portraits, évocations poétiques, dialogues à caractère théâtral, documents écrits et photographiques, essai historique et sociologique… L’art de l’anecdote et la recherche méthodique se combinent habilement, évitant au lecteur de se perdre dans les méandres de l’histoire.

    On ne résumera pas ici les nombreux détails qui, globalement, explicitent la montée de la violence dans un pays, une région et une ville où les communautés se côtoyaient de longue date. Disons simplement que les analyses historiques, depuis les siècles passés jusqu’à la période contemporaine (qui n’a pas effacé l’antisémitisme) concernent, dans une série d’arrêts sur image et de zooms progressifs, aussi bien l’histoire générale de la Roumanie que celle de lieux particuliers (Bucarest et surtout Iaşi) et de faits précis : le pogrom de 1941, donc, mais aussi des événements remontant au passé d’un pays sans cesse pris entre les empires ottoman, russe et austro-hongrois, un pays situé au carrefour des cultures, un pays en quête d’indépendance, qui a connu différentes formes de fascisme et de totalitarisme, qui a connu les vraies et les fausses révolutions, un pays dans lequel les minorités, notamment les Juifs, ont tenté de survivre, en proie aux rivalités, aux jalousies, aux stigmatisations officielles ou officieuses, aux traditions séculaires… Jil Silberstein détecte avec finesse les « sources » de l’antisémitisme, selon lui au nombre de quatre : sources « religieuse », « économique », « idéologique » et « intellectualo-philosophique ».

    L’auteur, dont la famille paternelle est originaire de Iaşi, est certes personnellement concerné par le sujet de son ouvrage. Mais il a accompli un énorme travail de documentation objective, donnant une charpente scientifique à un récit qui relève aussi, dans le fond et dans la forme, de la littérature. On y croise d’ailleurs, d’un bord ou d’un autre, des écrivains connus. Eminescu, Eliade et Cioran, dont l’antisémitisme fut avéré, durablement ou momentanément, et par ailleurs Ana Blandiana, Panaït Istrati (certes en simple filigrane, dans une évocation de Brăila, et dans l’esprit même de certains chapitres), surtout Benjamin Fondane, qui mourut à Auschwitz et à qui sont consacrées ici des pages pleines d’émotion.

    Les Voix de Iaşi est donc une « épopée » et une somme. Mais une somme qui se lit sans ennui aucun, comme un roman, et qui se décline sur tous les tons. En guise d’illustration de la pluralité des registres, citons successivement une anecdote humoristique et un poème.

    L’anecdote (qui circulait naguère « parmi les Israélites de Bucarest », et qui relate une scène se passant dans un bus) :

    Un Juif se lève et offre son siège à un vieil homme.

    - Je ne vais certainement pas m’asseoir sur un siège qui vient d’être occupé par un youpin ! s’écrie le vieillard de manière féroce.

    Un autre chrétien, qui se tient près de lui, lui demande :

    - Ne voulez-vous vraiment pas vous asseoir ?

    - Certainement pas !

    Alors l’autre de s’asseoir sur le siège offert par le Juif.

    Deux minutes plus tard il se relève.

    - À présent vous pouvez vous asseoir, dit-il au vieillard, le siège vient d’être roumanisé.

     

    Le poème, d’une poignante espérance, de Charles Reznikoff :

    Que d’autres peuples affluent comme des fleuves

    inondant une vallée,

    laissant derrière eux cadavres, arbres déracinés et étendues de sable ;

    nous autres Juifs sommes pareils à la rosée,

    sur chaque brin d’herbe,

    piétinés aujourd’hui

    et là demain matin…

    Jean-Pierre Longre

     

    Signalons deux autres ouvrages de Jil Silberstein :

    Histoire, autobiographie, littérature, francophone, Roumanie, Jil Silberstein, Les éditions Noir sur Blanc, Editura Universitaţii Alexandru Cuza, Cahiers Benjamin Fondane, Jean-Pierre LongreRoumanie, prison des âmes, Les éditions Noir sur Blanc, 2015

    Présentation de l’éditeur :

    Révolution roumaine de décembre 1989. Après les manifestations de Timişoara, réprimées dans le sang, la fuite puis l’exécution de Nicolae et Elena Ceauşescu, le jour de Noël, s’ensuit une immense confusion : gouvernements provisoires, intimidations, manipulations…
    Débutée en janvier 1990 lors d’une mission humanitaire, cette enquête sous forme de journal est nourrie de contacts vrais, loin des rumeurs et des simplifications dont les médias se sont fait l’écho. Jil Silberstein conduit là une réflexion politique et civique, issue des nombreux entretiens consignés à travers le pays, dans les milieux les plus divers ; une tentative de sortir de l’idéologie par le témoignage sur la vie, faite de joies nouvelles, de générosité inquiète, mais aussi de doutes et de ressentiments, d’attentes et de crispations, de violences et de désillusions. Car si l’insurrection roumaine a permis que s’entrouvrent les portes de cette prison des âmes, elle n’a pas aboli pour autant les mœurs totalitaires.

    Après avoir reconstitué la chronologie des événements, Jil Silberstein retourne en Roumanie au mois d’août 1990 pour y mener une enquête approfondie dans les milieux d’opposition. C’est ainsi qu’il analyse les dérives et les contradictions de l’après-Ceauşescu, et nous montre comment l’impatience d’en finir avec l’humiliation, mais aussi le rejet des imposteurs confisquant la révolte à leur profit, obligeaient les Roumains à inventer d’autres modèles.
    Cette nouvelle édition a été considérablement augmentée à la faveur de deux voyages anniversaires : pour les dix ans de la révolution, en 1999, puis à l’automne 2009. Vingt ans après, l’auteur interroge les personnes qu’il retrouve, devenues membres entre-temps de l’Union européenne.

     

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     Présentation faite dans les Cahiers Benjamin Fondane n° 20 (2017) :

    Cet album de cartes postales nous convie à une promenade dans le Iaşi d’autrefois, celui que Fondane a connu dans sa jeunesse. Nous nous promenons dans les rues, sur les places, dans les jardins publics. Nous contemplons les imposantes statues d’hommes politiques, juchées sur des socles, et nous comprenons pourquoi Fondane les abhorrait.

    Dans la section consacrée à la communauté juive, nous pouvons voir la façade de l’Hôpital israélite (où l’oncle de l’auteur exerça la médecine), la synagogue, la librairie Ornstein, mais aussi des photos de personnalités juives, comme celle d’Abraham Goldfaden qui fonda le théâtre yiddish Le Pommier vert. Le jeune Fondane y figure aux côtés de sa soeur Lina, de son ami Brunea-Fox, et d’une femme qui pourrait être Maria Rudich (Marior). Une carte postale représente l’expulsion des Juifs de Iaşi en 1866. Une image rappelle que certains Juifs, bien que privés de droits civiques, se sont engagés dans l’armée roumaine durant la Grande Guerre. Cette section se termine sur des vues du cimetière juif de Păcurari.

    C’est à la suite d’une quête inlassable que Jil Silberstein a pu rassembler cet ensemble de documents qui fait revivre la ville natale de sa famille paternelle au début du XXe siècle.

     

    www.leseditionsnoirsurblanc.fr

    http://www.editura.uaic.ro

  • « Tout est réel, toujours »

    Roman, Roumanie, Mircea Cărtărescu, Laure Hinckel, les Éditions Noir sur Blanc, Jean-Pierre LongreMircea Cărtărescu, Solénoïde, traduit du roumain par Laure Hinckel, les Éditions Noir sur Blanc, 2019.

    Prix Millepages 2019

    Prix Transfuge 2019 du meilleur roman européen

    La parution d’un roman de Mircea Cărtărescu est toujours un événement. C’est évidemment le cas ici, et plus encore : Solénoïde est un monument ; pas seulement par les dimensions extérieures du livre, mais aussi et surtout par ce qu’il renferme. Un monument qui, à l’image finale de Bucarest, le lieu de tout, se mettrait en mouvement – et alors les images se précipitent dans la tête du lecteur. Ce pourrait être celle d’un torrent que l’on tente de suivre, dont on tente de scruter les flots, le courant, le fond, les obstacles, et dont on prélève le plus souvent et le mieux possible quelques décilitres d’eau pour les examiner, avant de continuer la poursuite. Ou alors celle du labyrinthe dans lequel on se perd, on se retrouve, on se reperd en tenant un fil d'Ariane dont on espère qu'il mènera vers une issue. Ou encore celle de la spirale que l’on suit en mouvements ascendants et descendants – et dans ce cas on s’approche de l’objet qui sous-tend le roman et qui lui donne son titre. L’objet, ou les objets, puisque le sous-sol de Bucarest est parsemé de plusieurs machines du même type, les solénoïdes, ces grosses bobines en forme de spirale qui créent des vibrations et qui mettent les êtres et les choses (voire une ville entière) en mystérieuse lévitation.

    Mais ce thème central du roman n’en est, justement, qu’un aspect révélateur. Solénoïde est un roman aux multiples facettes, sorte de Recherche du temps perdu qui aurait été modelée par les mains de Lautréamont, de Raymond Roussel, des surréalistes et de Kafka (on en passe, car finalement les mains essentielles sont bien celles de Cărtărescu). Le canevas narratif est simple : un professeur de roumain qui a échoué dans un collège de banlieue et qui aurait voulu être écrivain (le double inversé de l’auteur, en quelque sorte), se raconte, en une superposition des souvenirs d’enfance et de la relation du présent dans une société minée par la dictature, la pauvreté matérielle et morale, mais dont certains membres sont sauvés par la vie mentale et par l’amour. Le rêve, les apparitions nocturnes, le surgissement de l’inconscient, tout cela est inscrit dans la vie.  « Tu ne pouvais pas planter le rêve dans le monde, car le monde lui-même était un rêve. ». C’est pourquoi « la chasse au rêve suprême, orama » est l’un des chemins à suivre, sur les traces de Nicolae Vaschide, spécialiste reconnu de la question, et ancêtre d’une belle et inaccessible collègue du narrateur. Tout se tient, vous dit-on : la réalité historique et scientifique, la fiction, le rêve… et tout cela crée le réel.

    Outre les récits de rêves, nombre de motifs peuplent ce récit grouillant d’êtres vivants, humains et animaux. Voyez les poux, tiques, sarcoptes de la gale, acariens et autres insectes microscopiques donnant une idée de l’infiniment petit au regard de la vastitude du ciel aux étoiles menaçantes, de la ville fantasmée avec ses avenues, ses dédales de rues, ses souterrains, ses couloirs, ses usines, ses machineries, ses « veines » et ses « artères », sa nudité : « Quand les monceaux de neige ont disparu, Bucarest s’est offerte aux regards comme un squelette aux os dispersés. Qui aurait cru que sa décrépitude de toujours – le baroque sinistre de sa ruine – puisse devenir deux fois plus triste et plus désespérée ? ». Récit grouillant aussi de faits et d’événements plus ou moins étranges : disparitions et réapparitions énigmatiques, manifestations de « piquetistes », secte protestant avec véhémence contre la mort et faisant résonner à l’infini un pathétique « à l’aide », acquisition d’une maison/bateau dont le narrateur n’aura jamais fini d’explorer les prolongements horizontaux et verticaux, anecdotes liées à l’école (celle de l’enfance, celle de l’âge adulte), mariage rapidement interrompu par le changement dramatiquement radical de l’épouse, puis l’amour, le véritable, trouvé avec Irina, et la naissance d’une petite fille, le rappel de livres précédents (par exemple La Nostalgie, avec l’évocation du « REM »)… Le tout passé au crible de l’humour parfois dévastateur d’un Cărtărescu jouant malicieusement avec son propre destin d’écrivain à partir de la lecture publique d’un poème (significativement intitulé La Chute), s’adonnant mine de rien à la ravageuse satire politico-psychosociale d’un régime jamais nommé mais omniprésent, qui gangrène la société, l’école, les familles, les individus dans leur comportement quotidien, et maniant d’une façon impayable et efficace le portrait-charge ; on serait tenté de tout citer en guise de preuve – et il faut lire les descriptions de salle des professeurs, ou le récit de la collecte obligatoire par les élèves des bouteilles, bocaux et vieux papiers tournant à l’épopée absurde et bouffonne…

    Roman fantastique dans tous les sens du terme, en vérité roman réaliste, roman humoristique, roman « limpide comme le jour et complètement inintelligible » comme l’est la vie, roman dont les particularités de ton, de style, de lexique sont fidèlement rendues en français grâce à un remarquable travail de traduction, Solénoïde pourrait être une tragédie, celle de la « devinette du monde », celle de la destinée humaine. S’il s’agit bien de celle-ci, elle aboutit, peut-être contre toute attente mais dans une belle perspective, au triomphe de l’amour : « La devinette du monde, enroulée, intriquée, accablante, perdurera, claire comme de l’eau de roche, naturelle comme la respiration, simple comme l’amour et […] elle se versera dans le néant, vierge et non élucidée. ». Finalement, c’est la plongée dans le bonheur, même sous la menace d’une statue géante, sorte de commandeur infernal : « Nous nous sommes enlacés, la petite entre nous deux, soudain incroyablement heureux et ne nous souciant plus d’aucune statue ni d’aucune porte. ».

    Jean-Pierre Longre

    www.leseditionsnoirsurblanc.fr

    https://laurehinckel.com