Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

laure hinckel

  • « La terrible douleur du manque »

    Roman, Moldavie, Savatie Baştovoi, Laure Hinckel, Jacqueline Chambon, Actes sud, Jean-Pierre LongreSavatie Baştovoi, Les Enseignements d'une ex-prostituée à son fils handicapé, traduit du roumain par Laure Hinckel, Jacqueline Chambon, 2018

    Dans les années 1990, on a beaucoup parlé des orphelinats de Roumanie, de l’abandon et des mauvais traitements dont souffraient les enfants qui s’y trouvaient enfermés. On a moins parlé de ceux de Moldavie, ex-république soviétique devenue indépendante, de langue majoritairement roumaine, et dont la richesse culturelle et littéraire n’occulte pas la faiblesse économique.

    Savatie Baştovoi situe l’intrigue de son dernier roman entre la Moldavie et l’Italie. Dans un orphelinat sordide, dont le personnel corrompu et alcoolique ne se soucie guère des enfants dont il a la garde, le jeune Nicolae est retrouvé mort, avec une partie de la tête rongée par les rats. Première préoccupation : cacher le cadavre aux yeux des autorités et des médias. Deuxième préoccupation : partir à la recherche de Karlic et Serioja, deux garçons qui ont profité de l’occasion pour s’enfuir. Le premier, vif et malin, est cloué dans un fauteuil roulant ; le second, aussi robuste que dépourvu d’intelligence, est l’idiot utile qui pousse le fauteuil. « Les deux avaient dépassé leur propre handicap en devenant la moitié manquante de l’autre. ». Leur duo sera le fil conducteur du récit, qui tourne autour de leur périple, au cours duquel on rencontre quelques brutes imbibées de vodka frelatée, une jeune orpheline, Aliona, qui cherche à survivre dans ce monde hostile, le personnel de l’orphelinat guidé par l’appât du gain et l’alcool, et quelques autres figures pittoresques et désespérantes.

    Loin de là vit Eleonora, la mère de Nicolae, qui est allée chercher fortune en Italie. Elle a abandonné son enfant à sa mère, qui elle-même a abandonné celui-ci à l’orphelinat. Inconscience ? Absence de sentiments maternels ? L’auteur laisse le jugement au lecteur, qui doit lire le roman jusqu’au bout pour découvrir, contenus dans des lettres secrètes, la tendresse d’Eleonora et les « enseignements » qu’elle prodigue à son enfant et qu’annonce le titre. À cet idéalisme, à ces regrets et projets utopiques d’une mère qui voudrait envoyer à son fils des « pensées remplies d’amour » et rêve de revenir « pour faire plein de choses avec [lui] » ont correspondu, avant sa mort mystérieuse et dramatique, les rêves de Nicolae qui s’imaginait « en train de s’élever au-dessus de l’eau et du monde jusqu’au soleil. ».

    Dans un style très personnel, vigoureux, Savatie Baştovoi dit les choses sans détour, sans artifices, ce qui les rend d’autant plus tragi-comiques. Disons plutôt : un tragique qui se tapit sans vraiment se cacher sous la truculence du langage. Avec cela, il y a une satire sans concessions de certaines mœurs de son pays, par exemple en matière de justice : « Si partout dans le monde la justice doit faire la preuve de ta culpabilité, en Moldavie, c’est le contraire. L’individu doit apporter la preuve de son innocence. D’énormes sommes d’argent sont dépensées dans des procès qui ne sont que des simulacres. Il n’y a pas de famille moldave sans un de ses membres en procès ou déjà en prison. La moitié de la population du pays est ou a été détenue. Comment et pourquoi ? Ça, c’est l’affaire des procureurs et des juges. ». Et l’observation, d’une acuité acérée, ne porte pas seulement sur quelques personnages types ou sur un pays particulier, mais, à partir de cas extrêmes, sur la pathétique condition humaine. Finissons par ces lignes, qui avec d’autres donnent une idée de la portée générale de ce roman plein d’humour, de lucidité, d’horreur et de profondeur : « Quand la solitude entre en l’homme, elle commence par le changer de l’intérieur, ensuite elle change ses yeux, ses mains, sa démarche, elle change sa voix et sa façon d’écouter. Avez-vous déjà vu des gens qui semblent ne pas entendre ? Des gens qui semblent ne pas voir ni parler ? Ils refusent de voir, d’entendre et de parler parce qu’ils n’en perçoivent plus le sens. Quand le serpent de la solitude enlace l’homme, il commence par distiller dans son âme le venin de l’infidélité. La solitude est l’état où se trouve l’homme qui ne peut plus ni donner ni recevoir d’amour. ».

    Jean-Pierre Longre

    www.actes-sud.fr

    http://laurehinckel.com

    http://jplongre.hautetfort.com/archive/2016/02/25/reves-d-italie-5759923.html#more

  • Apprendre à vivre et à mourir

    Roman, Roumanie, Simona Sora, Laure Hinckel, Belfond, Jean-Pierre LongreSimona Sora, Hôtel Universal, traduit du roumain par Laure Hinckel, Belfond, 2016

    Hôtel Universal est un de ces romans dans lesquels on ne pénètre que disposé à se faire investir soi-même par un monde, des personnages, des événements, des confidences, des rêves qui ne laissent pas en repos, jusqu’à la dernière page. Un monde qui nous échappe, qui nous déconcerte un peu, qui nous fascine aussi – un monde concret, tangible, d’un réalisme fantasmé comme la littérature roumaine sait, parfois, en jouer (oui, ce premier roman est à classer parmi les grandes œuvres contemporaines, aux côtés de celles de Mircea Cărtărescu ou de Gabriela Adameşteanu).

    Voudrait-on le résumer qu’on ne s’en sortirait pas. Pour schématiser : le pivot de la narration, situé au milieu du vieux Bucarest, est comme l’indique le titre l’Hôtel Universal, successivement auberge, maison de rendez-vous et, à partir de 1990, résidence pour étudiants, foyer « délabré, humide, infesté de rats », où logent et passent toutes sortes de personnages que la « révolution » a libérés des entraves de la dictature. À partir de cet axe s’étendent diverses ramifications spatiales et temporelles au centre desquelles se trouve Maia (déformation de son prénom de naissance Maria, et qu’on nommera aussi Maya), qui « s’est retrouvée avec une chambre d’étudiant dans l’hôtel dépourvu d’étoile où avait vécu son arrière-arrière-grand-mère, et il s’agissait bien entendu de Rada, la fille-trésor de Varna qui consola Vasile Capşa au retour piteux de son taxide à Sébastopol, le premier et le plus raté. ». Voilà enclenchée l’histoire de la famille Capşa, qui a créé la célèbre et légendaire confiserie de Bucarest, une histoire qui fait remonter l’intrigue au XIXe siècle. Et il y a, parmi d’autres, l’histoire du Mohican qui après avoir « exécuté la plus ample pirouette de sa vie » se retrouve dans un fauteuil roulant, celle de Pavel Dreptu, drôle de professeur alcoolique réfugié à l’Universal avant sa fin tragique et mystérieuse – et finalement, à travers un grouillement de personnages et d’événements kaléidoscopiques, une certaine histoire de la Roumanie, familiale, sociale, culturelle, politique, et une histoire de la destinée humaine, rythmée par la « formule de protection » récurrente : « Un homme qui t’aime t’apprend à mourir. ».

    Même si le parfum de la confiture de roses s’y répand, Hôtel Universal n’est pas un roman à l’eau de rose. Chapeautés par des titres empruntés (bizarrement ? Pas tant que cela, à la réflexion) aux Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, tous les chapitres portent d’une certaine manière à la méditation, à la contemplation, faisant appel à différents genres et registres que le roman accepte (récit, description, lettre, poésie), usant des possibilités qu’offre la diversité des points de vue, dans un langage à la fois compact et touffu, ample et libre – et, lorsque s’en présente la nécessité, d’une impitoyable sécheresse ; qu’on en juge par ce résumé lapidaire : « La fermeture de l’Universal est clairement un abus. Pas un crime commandité comme celui de la fin 1989, pas une grossière manipulation comme le troc des six premiers mois de 1990, pas une raclée organisée comme en ces jours des 13, 14 et 15 juin 1990 quand, coincés entre des mégères et des mineurs de charbon, les étudiants de la place de l’Université avaient été anéantis physiquement, moralement et dans leurs droits. ». Le foisonnement romanesque n’empêche pas le sens du raccourci. « Lors de la troisième séance, Maya a introduit à la fois l’Hôtel Universal de la rue Gabroveni et Vasile Capşa comme personnage central de sa propre épopée familiale. ». Toute l’histoire est contenue dans cette phrase, mais les 300 pages qui la développent en la précédant en sont l’extension romanesque nécessaire. On ne saurait trop recommander de les lire pour en avoir le fin mot.

    Jean-Pierre Longre

    www.belfond.fr

  • Prendre le temps

    Invité par le Consulat Général de Roumanie à Lyon, en partenariat avec l’Institut Culturel Roumain de Paris et TVR Iaşi, Matéi Visniec sera à Lyon les 16 et 17 février 2016, au cinéma La Fourmi et à la Maison de l’Europe et des Européens. Pour toutes précisions, voir ICI

    Matéi Vişniec, Le marchand de premières phrases, traduit du roumain par Laure Hinckel, éditons Jacqueline Chambon, 2016

    Roman, Roumanie, Matéi Visniec, Laure Hinckel, Jacqueline Chambon, Jean-Pierre Longre

    Kaléidoscope, n.m. 1. Petit instrument cylindrique, dont le fond est occupé par des fragments mobiles de verre colorié qui […] produisent d’infinies combinaisons d’images aux multiples couleurs. 2. Fig. Succession rapide et changeante (d’impressions, de sensations, d’activités). (Le Petit Robert). Vérification faite par le lecteur des 350 pages qui le composent, Le marchand de premières phrases est bien un « roman kaléidoscopique », comme l’annonce son sous-titre. Succession et retours périodiques de personnages, d’intrigues, d’images, de rêves, de questions, d’aventures auxquels correspondent des styles divers, adaptés aux situations.

    Le narrateur, romancier de son état, est à la recherche de la première phrase idéale, et pour cela compte sur Guy Courtois, « marchand de premières phrases », avec lequel il se met à correspondre et qui, dans ses lettres envoyées des plus fameux cafés d’Europe, cite les premières phrases de nombreux romans célèbres d’écrivains de toutes langues. Voilà le fil conducteur, la justification du titre, la trame narrative principale – sorte d’autobiographie littéraire du romancier en quête de sujets et de personnages. Mais se tissent progressivement et en alternance d’autres histoires dont chacune forme peu à peu un tout. Il y a celle de X. qui se réveille dans une ville désertée de tous ses habitants et qui va se lancer dans l’exploration de plus en plus délirante des moindres recoins de ce monde figé ; celle des amours avec une certaine Mademoiselle Ri, à qui sont adressés des poèmes de plus en plus érotiques ; celle de Monsieur Busbib, concierge, qui décide de dresser la liste de tous les problèmes du monde par ordre d’importance. Il y a les rêves, relatés dans des comptes rendus qui poussent à la réflexion et aux classements (« rêves fragmentaires », « rêves persistants » ou « rêves-amortisseurs », « rêves-scénarios ») ; la correspondance échangée entre Guy Courtois et Bernard, qui tient une librairie fourre-tout où ont trouvé refuge le narrateur et Mademoiselle Ri, et qui surveille le travail de l’écrivain. Il y a les incursions dans le passé roumain, avec les souvenirs, notamment, du « restaurant des écrivains » qui, à l’époque communiste, se trouvait dans la Casa Monteoru, où paraissait régner une (toute relative) liberté intellectuelle, qui est devenue pour le jeune poète « la citadelle à conquérir », et dont il s’apercevra plus tard qu’elle était truffée de micros à l’usage des espions de la Securitate. On assiste avec un certain effroi au travail d’une machine à écrire des romans, « Easyteller », et avec empathie à la révolte des écrivains roumains contemporains, qui se mettent en grève pour faire reconnaître au monde leur littérature trop méprisée, trop injustement méconnue, dans l’histoire de laquelle ne figure aucun Prix Nobel !

                       « Assez !

                       Assez du mépris et de l’indifférence de l’Occident

                       pour la littérature roumaine.

                       Écrivains roumains, vous méritez pleinement

                       un prix Nobel de littérature !

                       Ne vous laissez plus déposséder de la reconnaissance mondiale !

                       Exigez la récompense suprême !

                       Exigez la visibilité culturelle !

                       Un Nobel pour la Roumanie – maintenant ! »

     

    On l’aura compris, un tel foisonnement romanesque ne se résume pas. Dans ce que Mademoiselle Ri dénonce comme un « incroyable désordre », voire « un tel bordel », chacun trouve ce qu’il cherche, en faveur de la littérature (la vraie), contre une société qui ne fonctionne que sur les automatismes et l’éphémère, une société qui ne sait pas persévérer, et que la littérature pourrait sauver. « Ce qu’est un roman ? Avant tout, c’est une quantité de temps. Quand vous voyez un roman dans une librairie, si vous êtes un peu attentif, vous pouvez évaluer immédiatement la quantité de temps qu’il contient. Et cela dans un double sens : le temps qui a été nécessaire à l’auteur pour l’écrire et le temps qu’il vous faudra pour le lire. ». Le marchand de premières phrases est un roman multiple, qu’il faut absolument prendre le temps de lire, en suivant tous les chemins qu’il propose.

    Jean-Pierre Longre

    www.actes-sud.fr/departement/jacqueline-chambon 

    www.visniec.com