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jean-pierre longre

  • Fondane inédit

    revue, francophone, roumanie, benjamin fondane, jean-pierre longreCahiers Benjamin Fondane n° 24, « Découvertes », 2021

    Le titre l’annonce : ce numéro des Cahiers nous fait « découvrir » des textes inédits, traduits de l’œuvre roumaine de Fondane, dont se dévoilent ainsi des pans entiers.

    La première « découverte » est celle de la version roumaine du Festin de Balthazar, Festinul lui Baltazar (1922), ici donnée dans une traduction d’Hélène Lenz, et suivie de deux analyses : « Deux monologues de Balthazar », où Agnès Lhermitte explore les frontières entre poésie et théâtre, montrant par exemple comment un « monologue lyrique » comme celui de Balthazar « comporte une virtualité épique et une virtualité dramaturgique » ; dans la seconde analyse, « Benjamin Fondane et l’auto sacramental », Serge Nicolas part de La Cena del Rey Baltazar de Calderón (1634) pour montrer comment Fondane, adaptant cette œuvre en écrivant le Festinul, « fait figure de précurseur » en 1922, de même que plus tard, en réécrivant la pièce en français, il se trouve « profondément engagé dans les expériences artistiques de son époque », sans cacher ses « préoccupations métaphysiques ».

    La deuxième « découverte » est celle d’une correspondance entre Benjamin Fondane et André Spire, commentée par Monique Jutrin, qui évoque à cette occasion, entre autres, l’antisémitisme des années 1920, et aussi l’intérêt de Fondane pour le travail de traduction, dans une perspective toute moderne (mettant notamment l’accent sur « l’importance du rythme »). Suit un dossier sur le cinéma, comprenant quelques articles retrouvés dans lesquels Fondane « a fait découvrir la poésie de l’écran » et qui sont commentés par Till R. Kuhnle. Puis deux textes sur Oscar Wilde publiés en 1921, traduits et commentés par Carmen Oszi : Fondane y « contribue à la réception roumaine de cet écrivain », le « réhabilite » même, tout en empruntant à André Gide, qu’il admirait.

    Dans un texte publié en 1922, traduit par Tatiana-Ana Flureianu, Fondane n’hésite pas à comparer Creangă et Mallarmé : « Creangă est un artiste – et même un artiste qui joue avec les mots – ce qui permet de le rapprocher de Mallarmé. On peut trouver la comparaison de mauvais goût, cependant elle me hante depuis longtemps. » Enfin, Evelyne Namenwirth propose une « relecture de Baudelaire et l’expérience du gouffre », « livre inachevé » laissé en « héritage » par le poète incarcéré : « Il sait ce qui l’attend mais souhaite que lui survive ce livre, présentement à l’état de tapuscrit. » « C’est bien malgré lui qu’il « abandonne » son bien pour nous le confier. Nous ne pouvons donc qu’imaginer un dialogue sans fin, faisant fi des années qui nous séparent, le temps aboli, une fraternité s’installant. » C’est bien ce type de dialogue qu’assurent, à leur manière à la fois savante et fraternelle, les Cahiers Benjamin Fondane.

    Jean-Pierre Longre

    Sommaire du numéro

    • Editorial
    - Éditorial
    - Lettre inédite de Jean Grenier à Jean Paulhan (mars 1944)

    • Théâtre
    - Le Festin de Balthazar (1922), B. Fundoianu, traduit par Hélène Lenz
    - Deux monologues de Balthazar, Agnès Lhermitte
    - Benjamin Fondane et l’auto sacramental, Serge Nicolas

    • Correspondance
    - Lettre à André Spire, Benjamin Fondane
    - Carte postale à André Spire
    - Ilarie Voronca, André Spire
    - Autour d’une correspondance,, Monique Jutrin

    • Cinéma
    - Cinéma : articles retrouvés, Eric de Lussy
    - À travers quelques articles de presse de 1929, Till R. Kuhnle

    • Articles traduits du roumain
    - Oscar Wilde, B. Fundoianu
    - Oscar Wilde selon Fondane : la vie et l’art, Carmen Oszi
    - Creanga, B. Fundoianu
    - Creanga, un artiste original, Tatiana Fluieraru

    • Relecture de Baudelaire et l’expérience du gouffre
    - Baudelaire et l’expérience du gouffre, réception d’un héritage, Evelyne Namenwirth

    • En mémoire
    - Lettre à Lucy Zultak
    - Claude Vigée
    - Cédric Demangot

    • Informations

    • Bibliographie sélective

    www.benjaminfondane.com  

  • Souvenirs choisis

    Marius Daniel Popescu, Le Persil n° 187, juin 2021

    revue, autobiographie, francophone, suisse, roumanie,  le persil, marius daniel popescu, jean-pierre longre Marius Daniel Popescu, dans un élan permanent d’altruisme littéraire, ouvre habituellement les pages de son Persil à toutes sortes d’écrivains, de Suisse romande ou d’ailleurs, confirmés ou débutants, connus ou méconnus. Une fois n’est pas coutume : le numéro 187 est consacré uniquement à des textes inédits de sa propre plume. Et l’on n’est pas déçu. Dans la ligne de La symphonie du loup et de Les couleurs de l’hirondelle, mais aussi de ses Arrêts déplacés, les quatre récits d’inégale longueur qu’il nous offre ici fouillent dans les souvenirs d’un « tu » qui ne dévoile pas son identité, que l’on devine tout de même, des récits dont, la plupart du temps, l’action se déroule dans « le pays du parti unique » ou dans ce qu’il est devenu, et dont on devine aussi le nom…

    revue, autobiographie, francophone, suisse, roumanie,  le persil, marius daniel popescu, jean-pierre longre « Promotion d’un pion » évoque le travail d’été d’un étudiant en sylviculture qui, pour gagner de l’argent, s’est fait engager pour trois mois au « Bureau de Tourisme pour la Jeunesse », accueillant des vacanciers venus visiter la belle ville de l’Église Noire entourée de montagnes et cherchant, pour une somme modique, à loger dans un foyer d’étudiants. Nous sommes au temps du « parti unique », des petites et grandes compromissions, de l’appauvrissement du peuple : « La crise du pays transforme les individus en marchands de corruption, les denrées alimentaires de base sont devenues monnaie d’échange et objet de favoritisme. » C’est le règne des petits chefs auxquels « tu » résiste obstinément, se voyant agir comme s’il était spectateur de lui-même : « Tu vis une sorte de pièce de théâtre dans laquelle tu as le rôle de réceptionniste d’un hôtel minable, tu t’entends parler ». Le récit se termine par une aventure désopilante aux limites du tragique, comme la Roumanie de naguère en avait le secret.

    Dénouement d’un humour aussi surprenant pour le récit suivant, qui commence pourtant d’une manière dramatique, puisque le « parti unique » a décidé de détruire la maison du grand-père, qui demande à son petit-fils de l’aider à déménager ses meubles – ce qui se fera avec l’aide clandestine d’un oncle et d’un ami chauffeur : « Cet homme faisait souvent des transports illégaux, il était de mèche avec des policiers du parti unique, le pays était devenu un pays au noir. » Mais où entreposer les meubles ? C’est à ce propos que le même « tu » trouve une idée à la fois pratique, drôle et poétique, à l’occasion de Noël. Le lecteur découvrira ce garde-meubles original.

    Le troisième texte, dont l’action se déroule après la chute du « parti unique », est paradoxalement le plus triste, puisqu’il relate la mort soudaine d’un ami survenue dans le « Musée d’Art de la Ville » : « Tu le connais depuis tes études universitaires en sylviculture, tu le connaissais depuis trente-six ans. Il n’a pas pu se faire opérer, dans ton pays de là-bas les médecins demandent des pots de vin pour des bricoles et pour des choses importantes ». Mais c’est l’occasion de quelques réflexions sur la mort (« La mort a une faiblesse, elle nous unit, elle est toujours embarrassée par les liens qu’elle crée entre nous »), sur l’amitié et sur la complicité rieuse – car au-delà de l’idée de la mort, le rire bien arrosé ponctue la vie et même la littérature : allusion au « persil » (plante ou journal littéraire) : « Les bières, elles étaient pour ta soif, il fallait que le persil soit arrosé régulièrement. » Malgré cela, malgré les blagues et les facéties, l’ami « est parti dans l’au-delà ».

    Dans le quatrième texte, très bref, nous revenons dans « le pays d’ici », celui où vit maintenant l’auteur, avec une belle histoire de solidarité et de générosité. Et c’est une confirmation de ce qui court, en filigrane ou en clair, tout au long de la prose de Marius Daniel Popescu : la générosité, humaine et verbale (les deux vont ensemble). Les descriptions précises, le soin mis à entrer dans le détail des gestes, des objets, des relations humaines, le souci de tout dire, d’emplir la page de mots précis relèvent de l’intérêt pour les autres et du désintéressement fertile qui président aux publications – périodiques ou livresques – de l’auteur, ainsi que de l’ardeur existentielle : « La vie nous offre plein de mauvaises surprises, il faut survivre à tout, il faut toujours être capable de partir de zéro. »

    Jean-Pierre Longre

    www.facebook.com/journallitterairelepersil  

    Le persil journal, Marius Daniel Popescu, avenue de Floréal 16, 1008 Prilly, Suisse.

    Tél.  +41.21.626.18.79.

    E-mail : mdpecrivain@yahoo.fr

    Association des Amis du journal Le persil lepersil@hotmail.com

  • L’enfant et l’homme-oiseau

    Roman, francophone, Roumanie, Sylvie Germain, Albin Michel, Jean-Pierre LongreLire, relire... Sylvie Germain, Le vent reprend ses tours, Albin Michel, 2019, Le livre de poche, 2021

    Nathan, enfant inattendu, venu au monde comme un intrus, un « fantôme », a été élevé non sans soins, mais sans véritable amour, par sa mère Elda. En grandissant, il se met à fuir les autres, pris d’une sorte de bégaiement qui le laisse « bouche entrouverte, les yeux embués, l’air ahuri », et qui en fait la risée de ses congénères. Or au cours de sa dixième année, sa mère remarque que son « trouble » disparaît. « L’enfant timoré et bredouillant est même devenu plus ouvert, presque bavard et enjoué par moments, utilisant des mots insolites, des tournures biscornues ou inhabituelles, citant des vers dont elle n’était pas sûre qu’il en saisît toujours le sens. ». L’explication de cette renaissance ? Il a rencontré Gavril, « saltimbanque monté sur des échasses », débiteur de syllabes incongrues, tripatouilleur de mots et de poèmes qu’il murmure à travers une espèce de tube qu’il nomme « poèmophone », homme-orchestre, joueur d’ « olifantastique » et autres instruments étranges…

    Une amitié complice naît entre eux, et alors commencent pour Nathan les « années Gavril », homme au passé tourmenté, qui a connu les dictatures, la violence, l’exil, et qui vivote de boulots précaires tout en versant du côté de la joie de vivre et de la fantaisie avec ses spectacles de rue. Sa fréquentation assidue bien qu’irrégulière a permis au garçon d’échapper « à l’ennui, à la routine, et surtout à la solitude et à l’inquiétude », et de développer son imagination, de « dynamiser ses pensées, ses rêves ».

    roman,francophone,roumanie,sylvie germain,albin michel,jean-pierre longreDe nombreuses années plus tard, en 2015, alors que la morne vie de Nathan ne s’est pas remise de ce qu’il croyait être la mort de son « homme-oiseau » dans un accident de moto dont il se juge responsable, il apprend que Gavril, qui était resté en vie, vient de disparaître de l’hôpital où il végétait, et qu’il est mort noyé dans la Seine. Taraudé par le remords de n’avoir rien su, à cause d’un mensonge, pense-t-il, de sa mère, il entame une longue enquête rétrospective sur son vieil ami, grâce notamment aux enregistrements effectués par l’assistante sociale qui l’avait pris sous son aile. Son ascendance mi allemande mi tsigane, sa vie en Roumanie, l’oppression, le pénitencier, la fuite en France… Et voilà Nathan parti sur les traces de Gavril dans son pays d’origine : Timişoara et les villages du Banat, Bucarest, l’ « enfer carcéral » de Jilava, le Bărăgan, le delta du Danube… Autant de découvertes qui entrent en résonance avec ce que les deux amis avaient vécu ensemble.

    La mémoire des événements rapportés ou vécus libère celle des mots et de la poésie. Car c’est elle, la poésie, qui, transcendant les joies et les souffrances de la vie, est le vrai fil conducteur du roman de Sylvie Germain. Depuis le bégaiement involontaire de l’enfant jusqu’au bégaiement « volubile » du poète roumano-français Ghérasim Luca (lui aussi mort, comme son ami Paul Celan, noyé dans la Seine), depuis les désarticulations verbales que Gavril opérait sur les textes de Rimbaud, Apollinaire, Ronsard, Queneau, Prévert, Mallarmé, Hugo (on en passe) jusqu’au souvenir de Benjamin Fondane et aux vers d’Ana Blandiana, c’est, par « les voix des poètes morts », le fond véritable de la vie humaine qui passe à travers la respiration du langage, et c’est « l’espoir oublié » qui renaît.

    Jean-Pierre Longre

    www.albin-michel.fr

    www.livredepoche.com

  • Un panorama musical complet

    Essai, musique, Roumanie, Speranţa Rădulescu, Cécile Folschweiller, L’Harmattan, Jean-Pierre LongreSperanţa Rădulescu, Regards sur la musique roumaine au XXe siècle. Musiciens, musiques, institutions, traduit du roumain par Cécile Folschweiller, L’Harmattan, 2021

    Comme dans tous les domaines culturels, la musique roumaine offre une grande pluralité d’origines, de styles, d’influences, et cette pluralité témoigne d’une belle abondance dont Speranţa Rădulescu donne un panorama à la fois très documenté et très explicite. Adoptant une perspective historique, elle analyse l’évolution de la musique roumaine au cours du XXe siècle, définissant trois périodes : 1900-1944 (« traditionalisme, modernité, identités locales et nationales »), 1944-1989 (« Paysage de milieu de siècle : chocs, adaptations, reconstructions négociées »), et la fin du siècle, dont le paysage musical (entre autres) est trop proche et trop « chaotique » pour pouvoir être observé objectivement. Ce sont donc deux grandes parties qui rythment l’ouvrage, avec pour chacune d’entre elles un examen des différentes sortes de musiques et des tendances de la musicologie.

    Dans la première moitié du siècle, les musiques paysannes, dans toute leur diversité,  leur « variabilité », leur « convertibilité », forment une part importante de la musique répandue par les « tarafs » ; ce qui n’empêche pas la « musique savante » de s’épanouir dans une double direction – occidentale et « nationale » –, la situation de George Enesco, notamment, étant celle « d’un Européen à part entière, séduit par ses origines, mais aussi par le caractère insolite des expressions musicales traditionnelles du peuple dont il est issu. » Les « méso-musiques », entre expressions populaires et savantes, regroupent tout ce qui va de l’opérette aux « airs nationaux », en passant par la musique de café-concert, de film, les chants tsiganes etc. Enfin, la musique de la liturgie orthodoxe, « exclusivement vocale », garde une position stable et ambiguë « sur l’axe oral-savant ». L’autrice ne fait pas l’impasse sur les « grandes polémiques de l’époque », par exemple celle qui concerne le rôle des « lăutari tsiganes dans la musique roumaine. »

    La deuxième partie, plus étoffée que la première, suit un schéma similaire, après avoir situé le contexte politique et idéologique de l’époque, qui a lourdement pesé sur la vie et la création culturelles. « La vérité est que la terreur affecte absolument tous les créateurs de musique en Roumanie, qu’ils soient cultivés ou non, soumis ou révoltés. » C’est ainsi que la musique populaire folklorique est devenue un moyen de « former une image musicale nationale à la fois brillante et nécrosée », et que sur la musique savante pèse l’alternative : se taire ou obéir à « l’orientation officielle ». Selon une formule ironique, les musiciens « se positionnent en fonction de la droiture de leur colonne vertébrale, à partir des compromis qu’ils acceptent ou refusent et sur une palette éthique très large. » Cela dit, la période communiste n’a pas été uniforme, et différentes sortes de musiques y ont trouvé leur place, même, par exemple, la chanson française (Édith Piaf, Gilbert Bécaud, Charles Aznavour…), occasion d’évasion pour les Roumains. La musique « lăutăreasca », celle des Tsiganes en particulier, tire son épingle du jeu, et des interprètes comme les chanteuses Maria Tănase et Sofia Vicoveanca ou le flûtiste de pan Gheorghe Zamfir réussissent de belles carrières populaires « grâce à des qualités acceptées politiquement. » Par ailleurs, entre 1960 et 1975, la vie culturelle, « même tronquée », s’ouvre aux masses, qui peuvent accéder aux conservatoires, assister aux spectacles et aux concerts, et les orchestres et chœurs prennent un grand essor, soutenus par la réputation internationale d’interprètes et compositeurs comme Clara Haskil, Dinu Lipatti, Radu Lupu et bien d’autres. Mais le constat est sans appel : « Vers le milieu des années 1970, la courbe cesse d’être ascendante, stagne puis se brise, et la tendance s’inverse en raison de restrictions idéologiques et financières qui se répercutent sur toute la vie musicale. »

    Depuis 1990, la vie culturelle roumaine, dans un foisonnement inédit, a subi maintes fluctuations. La musique suit bien sûr ces fluctuations. Speranţa Rădulescu, on l’a dit, ne fait pas mention de cette période, faute du recul nécessaire. Son panorama, espérons-le, se complétera un jour. En attendant, la lecture de son ouvrage fait découvrir une mine de renseignements sur toutes les musiques, « orales et écrites, populaires et savantes », dans un pays et durant une période marqués, au-delà des difficultés, par une diversité et une richesse exceptionnelles.

    Jean-Pierre Longre

    www.editions-harmattan.fr

  • La vie par les mots

    Poésie, francophone, Roumanie, Horia Badescu, Éditions Petra, Jean-Pierre LongreHoria Badescu, Celui qui reste debout, Éditions Petra, 2021

    La poésie de Horia Badescu est à la fois dense et lucide, fluide et paradoxale, et ce nouveau recueil le confirme en trois mouvements. Le premier, « Été indien », mène « au bout de l’horizon », par un chemin où « le silence qui bouillonne de paroles » nous laisse voir « la lumière sombre de l’hiver », sentir le sable brûlant, attendre l’automne ou « un éclair d’été », tout en sachant qu’au-delà de l’amour « le néant marchande notre peau » :

                       « Aime-moi comme si la mort était toute proche,

                       aime-moi avec la mort dans tes yeux ! »

    Dans le second mouvement, « Vivre jusqu’à lundi », les vers proposent un itinéraire au fil de la semaine, de la naissance du jour et de l’enfant jusqu’à l’acceptation du poids de l’existence (« Il faut vivre »). En chemin, c’est l’amour qui illumine les jours et les nuits, et de l’union entre les corps et la nature naît un érotisme vibrant, chantant par exemple

    « les chênes forts

    de ses cuisses

    et le pré affamé

    de son ventre »,

    avec çà et là quelques accents éluardiens (de ceux de Capitale de la douleur) :

                                « une lumière pure enveloppe

                                Le noyau du monde ».

    Le troisième mouvement, qui a donné son titre au recueil, est celui qui dénonce le plus obstinément la violence de la mort et qui exprime le plus fermement la lutte pour la dignité (« Notre orgueil rester jusqu’à la fin debout ») et contre le néant :

                                « Ne demande jamais

                                comment tu mourras ».

    Et même s’il faut s’y résigner,

                                « dans ce siècle terrible

                                il n’est pas indifférent d’apprendre

                                comment la mort en toi va pénétrer ! »

    C’est au vrai poète qu’il est donné de « rester debout ». Car il a pour lui le langage des mots, et « seul le mot, le mot seul reste vivant ». Dans sa fructueuse recherche esthétique et existentielle, Horia Badescu nous ouvre « la cage des mots », et peut nous dire :

                                « Les mots je vous les offre

                                et je me donne à vous

                                comme à celui qui m’attend au bout

                                du chemin. »

     

    Jean-Pierre Longre

    www.editionspetra.fr

     

  • Une musicienne trop méconnue

    Essai, musique, histoire, francophone, Roumanie, André Paléologue, Cécile Lauru, Les cahiers de la société historique et archéologique des VIIIe et XVIIe arrondissements, Jean-Pierre LongreAndré Paléologue, Cécile Lauru. Le destin d’une compositrice française, de Nantes aux Carpates, Les cahiers de la société historique et archéologique des VIIIe et XVIIe arrondissements, numéro spécial, 2021

    Née à Nantes en 1881, Cécile Lauru connut une destinée hors du commun. Très tôt intéressée par la musique grâce à sa mère, qui lui fit d’abord apprendre le violoncelle, admise entre autres aux cours d’harmonie de Charles Tournemire, elle surmonta les obstacles qui, à son époque, barraient aux femmes la carrière de compositrice (voir par exemple les désaccords horrifiés de Gabriel Fauré, et même les sarcasmes de Maurice Ravel…). Ayant fréquenté par hasard les milieux franco-allemands, elle passa dix ans comme enseignante et éducatrice de la Princesse Impériale à la cour de Guillaume II, où elle ne manqua pas de pratiquer la musique, composant notamment des lieds sur des poèmes de la princesse Féodora, publiant et faisant jouer plusieurs de ses compositions. Jeune femme toujours active, elle fonda et dirigea un « foyer » français à Berlin, jusqu’à la guerre de 1914 qui l’obligea à « plier bagage ».

    Essai, musique, histoire, francophone, Roumanie, André Paléologue, Cécile Lauru, Les cahiers de la société historique et archéologique des VIIIe et XVIIe arrondissements, Jean-Pierre LongreMais la rencontre de Vasile Georgescu Paleolog, le coup de foudre réciproque et le mariage changèrent l’orientation de sa vie. Son mari roumain, homme d’affaires, critique d’art, essayiste, était un ami de Constantin Brancuşi, spécialiste de son œuvre, et Cécile put ainsi fréquenter l’avant-garde de l’époque, artistes, hommes de lettres, musiciens, en particulier Erik Satie et le « groupe d’Arcueil ». « En 1921, selon les critères de l’époque, Cécile Lauru Paleolog était une femme comblée : mariée à un homme d’affaires de « bonne condition », mère de trois garçons en pleine forme, douée d’un potentiel créatif reconnu et admiré de son entourage… ». Elle suit son mari dans ses voyages professionnels, puis la famille part s’installer en Roumanie. Dépaysement total pour Cécile, qui va trouver une activité d’ethnomusicologue et continuer à créer, nourrissant ses compositions du « chant de l’Église orthodoxe » et du « folklore musical villageois », et qui durant cette période va composer, « dans un parfait esprit de liberté et de création », ses plus grandes œuvres. Puis c’est à nouveau Berlin pour l’éducation de ses enfants (1930-1940), l’expulsion par le régime nazi, le retour en Roumaine (Bucarest), avec « la musique comme dernier refuge » face aux brimades du régime totalitaire, la possibilité de revenir en France où elle meurt accidentellement en 1959.

    Essai, musique, histoire, francophone, Roumanie, André Paléologue, Cécile Lauru, Les cahiers de la société historique et archéologique des VIIIe et XVIIe arrondissements, Jean-Pierre LongreAndré Paléologue, historien, petit-fils de Cécile Lauru, était bien placé pour écrire l’histoire de cette musicienne trop méconnue, qui mérite amplement une réhabilitation, elle qui a tenté une « synthèse sonore européenne ». Son ouvrage, fortement documenté, illustré de photos probantes, raconte certes en détail la vie particulièrement remplie de sa grand-mère (qui soit dit en passant avait un caractère bien trempé), en s’appuyant en partie sur les 586 pages manuscrites de ses Souvenirs. Mais il va au-delà : il révèle tout un pan de la musique européenne du XXe siècle, sans se priver de faire quelques apartés, par exemple sur le piano qui a suivi la musicienne dans toutes ses pérégrinations, ni de poser quelques questions ou d’émettre quelques réflexions, par exemple sur la correspondance des arts (musique, littérature, peinture, sculpture…), ou sur le fait de savoir si l’on peut « circonscrire l’espace d’une musique spécifiquement roumaine » (question qui taraudait V. G. Paleolog), ou encore si l’on peut créer, comme le tenta Georges Enesco, une « musique moderne et nationale. » Ainsi, ces pages suscitent l’intérêt à plusieurs titres (biographique, musicologique, historique, critique), et mettent en lumière non seulement l’existence d’une grande figure artistique, mais beaucoup de questions relatives à la vie culturelle européenne.

    Jean-Pierre Longre

    http://sha8-17.e-monsite.com

    http://www.cdi-garches.com/evenement/cecile-lauru-la-vie-romanesque-et-la-carriere-dune-compositrice-francaise-a-lest-de-leurope

    https://www.youtube.com/watch?v=ka6rdA9xE2s  

  • Le miracle des poésettes

    Poésie, francophone, Radu Bata, Éditions Unicité, Jean-Pierre LongreRadu Bata, Le fou rire de la pluie, Éditions Unicité, 2021

    Il est méfiant, Radu Bata, et il a bien raison. À la fin de ce nouveau recueil de poésettes (qui se multiplient comme des petits pains tout chauds), il conseille à l’auteur (lui-même, donc) de mettre un « point final » à son histoire, car « il se trouvera toujours quelqu’un / pour te la réécrire / comme bon lui semble ». Un peu comme cela se passe avec les contes de fées et leurs multiples versions.

    C’est pourquoi je ne me permettrai pas d’ajouter un énième commentaire, une vaine  glose à l’oeuvre d’un artisan du verbe qui, tout en ne se voulant pas poète, ne cesse de « tricoter des lettres », de « composer des chants de sirènes », de faire de sa vie quotidienne un champ poétique, de magnifier « la puissance de la pensée / [qui] peut te téléporter partout / dans l’espace-temps / qui fleurit ton cerveau », tout en avouant modestement : « Je ne parle jamais sérieusement / sauf dans mon sommeil », en rendant de discrets hommages, par exemple, dans un même texte, à Rimbaud (« le bateau ivre ») et à Prévert (« pour écrire un poème »), ou, dans un autre, à ses deux langues familières : « le vieux danube fait l’amour / à la syntaxe de la seine / malgré la géographie / leur enfant est beau et libre / comme une marianne amoureuse / d’un château des carpates ».

    Pas de commentaires, donc, mais uniquement de la poésie, dans laquelle on entre comme dans un tableau, « se faire une place / entre les branches d’un arbre / comme entre les bras de l’être aimé », grâce à laquelle on se défend contre la vie et le monde : « nous vieillissons / plus vite que nos ombres / sous les tirs groupés / des parvenus au sommet / qui nous poussent à déménager / sur la face cachée / de la lune », de la poésie capable d’« adoucir la fêlure » : « le poète est bâti / comme une armoire / - une armoire à pharmacie / toujours prêt à caresser / les migraines de l’existence / à tamponner l’égarement / à traiter les infections / avec des herbes sauvages / et de l’affection / à décongestionner les routes / de l’imaginaire / avec un mot mentholé / à amortir dans la neige / les chutes sentimentales / du haut de l’été / à soigner la solitude / avec des flamants roses / et la peur avec des rouges-gorges ». Bref, si l’on veut se faire du bien, il faut aller voir tomber la pluie miraculeuse des poésettes, et rire avec elle.

    Jean-Pierre Longre

    www.editions-unicite.fr

  • Récidive poétique

    poésie, roumanie, radu bata, iulia Şchiopu, Éric Poindron, Éditions unicité, Jean-Pierre LongreLe Blues roumain, Vol. 2, « anthologie désirée de poésies », sélection et traduction de Radu Bata, préface d’Éric Poindron, illustrations de Iulia Şchiopu, Éditions Unicité, 2021

    On l’attendait fébrilement ou tranquillement, le second Blues roumain, et le voilà : Radu Bata a récidivé, sans pour autant reproduire à l’identique les gestes et les intentions du premier. Celui-ci était une anthologie « imprévue », composée de traductions « inopinées », celui-là est une anthologie « désirée », composée de traductions « hypocoristiques ». Comme si, la première fois, tout était venu sans crier gare, d’une manière quasiment inconsciente (voire…), alors que maintenant l’affaire est à la fois préméditée, mûrie et soutenue par une affection consciente. À vrai dire, ce n’est pas aussi simple, aussi schématique. Dans les deux cas, nous pouvons suivre sans nous poser de questions compliquées le « labyrinthe enchanté » construit par celui qui est à la fois faiseur de poésies et découvreur de poètes, inventeur et traducteur, créateur et adaptateur. Et dans le deuxième cas, même s’il est toujours aussi accessible, le chemin est encore plus long, les ramifications plus nombreuses, le regard se fait encore plus éberlué devant les ressources inépuisables de la poésie roumaine.

    Certes, à la sortie du labyrinthe, Octavian Soviany semble vouloir mettre un point final à la poésie : « pourquoi on n’euthanasierait pas les vieux poètes ». Mais ce serait plutôt l’occasion d’un rajeunissement radical. Voyons ce que nous dit Ana Blandiana dès l’entrée : « nous devrions naître vieux […] ensuite devenir plus jeunes et encore plus jeunes / arriver mûrs et puissants à la porte de la création ». Ou en cours de route Dragoş Popescu : « les poètes sont si beaux / qu’ils ne vieillissent jamais ». Et alors défilent sous nos yeux les turbulences d’une poésie toujours nouvelle quel que soit son âge, toujours vivante quelles que soient les conditions de sa naissance, toujours bouillonnante quelles que soient ses préoccupations. Une poésie qui chante les sensations et la sensualité, l’amour et la mort, la vie quotidienne des humains et des objets, les souvenirs et le présent, la révolte et la violence, bref tout ce qui fait que les mots bien choisis, bien choyés donnent à l’existence la puissance d’une symphonie, que ce soit sous les plumes notoires de Mihai Eminescu, Ilarie Voronca, Ana Blandiana, Mircea Cărtărescu, Nichita Stănescu, Paul Vinicius, Radu Bata lui-même, ou sous des plumes de nouvelle génération, moins célèbres, mais ô combien fécondes dans leur diversité.

    Les mots ? Parlons-en, par exemple avec Petronela Rotar : « touche ces mots s’il te plaît / sens leur chair tendre s’étendre entre tes doigts / et fais le vœu de rester en poésie ». On devine tout au long des pages la prédilection de Radu Bata pour le maniement (ludique, expressif, musical, chaleureux) du matériau verbal. Il aurait pu écrire, comme Iulian Tănase : « j’ai été un joueur de mots / passionné / addictif ». Ce qu’il faut remarquer, c’est que la littérature née en Roumanie, en vers ou en prose, est un terreau particulièrement riche en manipulations lexicales, en mouvements syntaxiques, en registres thématiques, du lyrisme à l’absurde, du dramatique au comique, du réalisme au fantastique. Nous sommes au pays d’auteurs aussi différents que Blaga et Tzara, Eminescu et Urmuz… La Roumanie, c’est un monde poétique complexe, et cette nouvelle anthologie nous mène aux plus attirantes de ses profondeurs, aux plus exaltants de ses sommets, aux plus lumineux de ses horizons.

    Jean-Pierre Longre

     

    Les auteurs : Andreea Apostu, Ana Blandiana, Irina Alexandrescu, Luminița Amarie, George Bacovia, Maria Banuș, Ana Barton, Radu Bata, Ramona Boldizsar, Dorina Brândușa-Landen, Emil Brumaru, Artema Burn, Ion Calotă, Mircea Cărtărescu, Ruxandra Cesereanu, Toni Chira, Mariana Codruț, Denisa Comănescu, Ben Corlaciu, Traian T. Coșovei, Delk Danwe, Corina Dașoveanu, Mina Decu, Adrian Diniș, Carmen Dominte, Marius Dumitrescu, Adela Efrim, Mihai Eminescu, Vasile Petre Fati, Raluca Feher, Alida Gabriela, Diana Geacăr, Mugur Grosu, Cristina Hermeziu, Ligia Keşişian, Claudiu Komartin, Paula Lavric, Alexandra-Mălina Lipară, Ana Manon, Aurelian Mareș, Ioan Mateiciuc, Maria Merope, Antonia Mihăilescu, Ion Minulescu, Ion Mureșan, Tiberiu Neacșu, Dana Nicolaescu, Felix Nicolau, Ovidiu Nimigean, Dana Novac, Eva Precub, Ioan Es. Pop, Augustin Pop, Savu Popa, Dragoș Popescu, Radmila Popovici, Ioana Maria Stăncescu, Nichita Stănescu, Roxana Sicoe-Tirea, Ana Pop Sirbu, Sorina Rîndașu, Florentin Sorescu, Magda Sorescu, Călin Sorin, Octavian Soviany, Petre Stoica, Ion Stratan, Andrada Strugaru, Robert Şerban, Cristina Şoptelea, Radu Ştefănescu, Petronela Rotar, Mircea Teculescu, Iulian Tănase, Tatiana Țîbuleac, Mircea Țuglea, Radu Vancu, George Vasilievici, Gabriela Vieru, Paul Vinicius, Ilarie Voronca, Vitalie Vovc.

    www.editions-unicite.fr

  • « Le temps se pose »

    poésie, roumanie, lucian blaga, jean poncet, horia bădescu, jacques andré éditeur, editura Şcoala ardeleană,Jean-Pierre LongreLucian Blaga, Éloge du sommeil, édition bilingue, traduit du roumain et avant-propos par Jean Poncet, postface par Horia Bădescu, Jacques André éditeur, Editura Şcoala Ardeleană, 2019

    Voici le quatrième recueil de Lucian Blaga traduit par Jean Poncet et publié conjointement en France et en Roumanie par Jacques André éditeur et les éditions Şcoala Ardeleană – et comme avec les précédents, on ne se lasse pas de lire, de relire, de goûter, de méditer cette poésie de l’âme, de la nature, du temps, de la mémoire et de l’oubli (« L’oubli sans oubli », tel est le titre de la belle postface de Horia Bădescu, par ailleurs coordonnateur du projet de publication de ces volumes poétiques).

    Dans son avant-propos, « Survivre à la vie », Jean Poncet brosse le contexte biographique dans lequel le poète philosophe, professeur et diplomate, a composé ces vers parus en 1929. Déboires et déceptions alternent avec de brèves périodes de bonheur au cours d’une existence dans laquelle le sommeil tient une place primordiale, remplissant, semble-t-il, une double fonction : « Il est le moyen d’échapper aux dures réalités de la vie, le refuge régressif du poète qui, la nuit, « s’en retourne vers [ses] parents ». Mais, plus qu’une fuite, le sommeil est aussi le moyen d’accéder à un monde magique, atemporel. » Cela dit, si « le monde est un chant », le premier texte du recueil, « Biographie », fait le lien avec le précédent, assimilant le sommeil à la mort : « J’ai chanté et je chante encore le grand passage, / le sommeil du monde, les anges de cire. » Périodiquement les horloges rappellent que nous allons « sur les chemins du temps », et les cloches peuvent se confondre avec les cercueils dans un « paysage transcendant ».

    Si on retrouve l’inspiration mythique (Saint Georges et le dragon), biblique (« Lamentations de Jean dans le désert ») ou artistique (« L’oiseau sacré de Brancuşi »), la nature est encore ici source de création poétique, une nature que le sommeil n’épargne pas (« Dans le sang des moutons la forêt nocturne est songe long et lourd. / Aux quatre vents profonds / le sommeil s’empare des vieux hêtres. »), et le « siècle », « les bruissements électriques » de la civilisation n’empêchent pas de raconter « des histoires fabuleuses au milieu des sapins. »

    Éloge du sommeil, dans cette traduction à la fois fidèle et inspirée, comme pour les précédentes, est une preuve de plus que l’âme du poète, tourmentée par la « tristesse métaphysique », porte le poids du monde et le livre à tous par la puissance des images qu’il façonne et des chants qu’il fait sonner. « Et pourtant c’est avec des mots simples comme les nôtres / que furent créés le monde, les éléments, le jour et le feu. »

    Jean-Pierre Longre

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    www.scoalaardeleanacluj.ro

  • Paris-Bucarest-Paris. Journal d’un écrivain

    Autobiographie, Roumanie, Dumitru Tspeneag, Virgil Tanase, P.O.LDumitru Tsepeneag, Un Roumain à Paris, traduit du roumain, avant-propos et notes par Virgil Tanase, P.O.L., 2021

    « Au moment même où je suis sur le point de devenir un écrivain professionnel (horribile dictu !), j’ai décidé, par un choix délibéré, de me prêter à cet exhibitionnisme autorisé (et inoffensif) qui est de tenir un journal. C’est pour cette raison que je suis à Paris ! » En 1970, au moment où il écrivait cela, Dumitru Tsepeneag ne savait pas qu’à partir de 1975, déchu de sa nationalité roumaine, il ne pourrait retourner dans son pays qu’après la chute de Ceauşescu. Ce journal, entrecoupé de « notes à la va-vite » datées de 1972, de notes sur un « voyage en Amérique » accompli en 1974, suivi d’un entretien avec Monica Lovinescu intitulé « La condition des intellectuels en Roumanie. Entre censure et corruption » (Radio Free Europe, 30 septembre 1973) et précédé d’une solide préface historico-biographique de Virgil Tanase, court de 1970 à 1978, avec quelques interruptions plus ou moins longues, et il est un vrai journal d’écrivain qui, la trentaine bien sonnée, s’est lancé dans la littérature de fiction.

    Car si l’auteur s’adonne çà et là à quelques confidences personnelles (ses relations avec ses parents, son mariage…), c’est le monde intellectuel et artistique qu’il décrit avec beaucoup de précision et de diversité, notamment celui qui concerne les écrivains roumains, exilés ou restés au pays, dissidents ou s’accommodant du régime, notoires ou méconnus. Alors on croise à plusieurs reprises Cioran et Ionesco, Paul Goma (souvent) et Vintilă Horia (un peu), Virgil Tanase et Leonid Dimov, bien d’autres encore. Et aussi les Français Robbe-Grillet et Michel Deguy, le traducteur Alain Paruit, les éditeurs, dont Paul Otchakovsky (qui, devenu P.O.L., publiera les ouvrages de Tsepeneag, dont celui-ci), et encore Roland Barthes, sous la direction duquel il commença une thèse sur Gérard de Nerval. On en passe une multitude, tant ces 600 pages regorgent de rencontres et d’événements qui suscitent récits et réflexions.

    Il y a bien sûr ce qui a trait à la situation en Roumanie et à sa dégradation vers plus de censure, d’hypocrisie, d’intimidations, de répression ; ce qui concerne, par extension, la situation internationale et les questions idéologiques (« Confusion des termes ! Quel rapport entre l’Union soviétique et le communisme ? Confusion qu’entretiennent aussi, cela va de soi, et par tous les moyens, les adversaires du communisme. ») ; et les mouvements littéraires, dont l’onirisme, bien sûr (que l’auteur, qui en fut le chef de file avec Dimov, distingue précisément du surréalisme), le nouveau roman et ses théories… Dans tous les cas, Dumitru Tsepeneag affirme nettement sa personnalité et ne mâche pas ses mots, conformément à son habitude (souvenons-nous de ses Frappes chirurgicales) : « Lorsque quelqu’un m’est antipathique, j’ai du mal à changer d’avis. » Même les gens qu’il apprécie sont parfois passés au crible, et cela concerne aussi ses propres écrits, dont ce journal, qui parfois lui pose problème : « À quoi bon ce journal ? Je ne le publierai jamais. Je ne suis même pas sûr de ne pas le détruire un jour ou l’autre. L’idée de me regarder plus tard dans un miroir (déformant) est stupide et je doute que l’envie m’en vienne un jour. D’autant plus que je note des impressions très superficielles, occasionnées par des événements extérieurs. »

    Sévère voire injuste avec lui-même, l’auteur a beau dire, son journal est du plus haut intérêt pour toute une série de raisons, dont les conditions et le déroulement de la vie littéraire, collective et individuelle, n’est pas la moindre. Il n’est pas indifférent, loin s’en faut, de savoir par exemple comment sont nés, non sans difficultés, Les Cahiers de l’Est, ou comment se sont élaborés certains romans comme Les Noces nécessaires, Arpièges ou, surtout, Le Mot sablier, où « la langue roumaine s’écoulera dans la langue française comme à travers l’orifice d’un sablier. » Une belle image, qui résume la riche destinée linguistique et littéraire d’un écrivain qui, sans fausse pudeur ni étalage complaisant, montre comment l’exil a été un frein et un moteur de la création littéraire.

    Jean-Pierre Longre

    www.pol-editeur.com  

  • Si grande Roumanie…

    Essai, illustrations, francophone, Roumanie, Christine Colonna-Cesari, éditions Piatnitsa, Jean-Pierre LongreChristine Colonna-Cesari, Ils sont fous ces Roumains !, L’eldorado roumain,  éditions Piatnitsa, 2021

    Ceux qui connaissent un tant soit peu la Roumanie voudraient balayer tous les clichés négatifs que l’ignorance médiatique répand en France sur le pays et ses habitants, et ils le font tant bien que mal. Christine Colonna-Cesari, qui s’est installée à Bucarest parce qu’elle y trouve « une société à dimension humaine », « une énergie particulière, un sentiment de tolérance et de sécurité », un rare sens de l’accueil, une sympathie hors pair et une belle « qualité de vie », s’est employée à réhabiliter les Roumains en décrivant leur pays sous l’angle de la grandeur. C’est un fait qu’ils en ont un « sens inné », synthétisé par l’expression « Mare de tot ».

    C’est ainsi qu’en de brefs chapitres dûment renseignés, magnifiquement illustrés, clairement rédigés à partir de rencontres et de visites fructueuses, elle décline ce qu’il y a de plus grand, beau, original dans un pays qui regorge de sites, de monuments, d’objets, de personnalités hors du commun. Il y a les lieux notoires, comme le « Cimetière joyeux » de Săpânța, les sculptures de Constantin Brâncuşi à Târgu-Jiu, le gigantesque Palais du Parlement à Bucarest, les anciennes mines d’or de Roşia Montană (remises récemment en mémoire à cause des visées prédatrices de multinationales), les musées ethnographiques en plein air tels que le Musée du Village de Bucarest ou ceux de Cluj et de Sibiu, le marché d’Obor… Il y a aussi l’art et l’artisanat : la fameuse blouse roumaine, ou « la grande coupole vitrail de Râmnicu Vâlcea », peinte à la main. Mais Christine Colonna-Cesari nous fait aussi découvrir ou redécouvrir « le plus grand orgue d’Europe de l’Est » construit en 1839 pour l’église Noire de Braşov, ou « la vallée des Fées », lieu de rêve pour les enfants créé par Răzvan Vasile, et beaucoup d’autres choses. Des personnages aussi, tels Mircea Tudor avec « ses scanners de transport uniques au monde », Mariana Mihuţ avec ses peintures naïves ou Verginia Vedinas, juriste de grande envergure…

    On ne peut évidemment pas rendre compte de tous les sujets de grandeur abordés dans ce luxueux et luxuriant volume, qui ne prétend pas non plus tout recenser. L’autrice a beau écrire que ce n’est ni « un livre d’histoire » ni un « guide touristique », nous avons là un panorama écrit et visuel d’une grande originalité et d’un bel esthétisme, qui revêt des dimensions géographiques et historiques. Avis donc aux visiteurs : suivez les recommandations faites ici, parcourez le pays avec ce livre en main, véritable hymne à une Roumanie que vous ne vous lasserez pas d’arpenter.

    Jean-Pierre Longre

    http://www.editionspiatnitsa.com  

    « Voici la Roumanie sous un jour nouveau. Voici comment les Roumains n'ont pas peur, d'être Mare de tot ! les plus grands, les plus forts.
    Découvrez les records, les talents, la gentillesse, le sens de la grandeur, de l'accueil et de l'innovation, chez le plus joli peuple d'Europe, qui ne craint pas de bâtir toujours plus haut.
    La Roumanie c'est le plus grand laser du monde, la plus haute église en bois du monde et la plus haute cathédrale orthodoxe du monde, les Thermes écologiques les plus grandes du monde, la terre la plus fertile du monde, la plus grande réserve d'or d'Europe, les plus belles blouses brodées main du monde. »

    224 pages, 188 photos, 31 reportages

  • Une immigration fertile

    Essai, Histoire, francophone, Roumanie, Moldavie, Bruno Teissier, BiblioMonde Éditions, Jean-Pierre LongreBruno Teissier, Ces Roumains qui font la France. Deux siècles d’immigration en provenance de Roumanie et de Moldavie, BiblioMonde Éditions, 2020

    La France moderne s’est constituée, au fil des siècles et des années et pour une part importante, grâce à des immigrés de différentes origines, de différentes classes, qui ont enrichi de leur savoir-faire, de leur mentalité, de leur sens artistique, de leur histoire familiale et sociale le patrimoine national. C’est l’idée qui sous-tend la collection « Le puzzle français », dont Ces Roumains qui font la France est le second volume, après un premier consacré aux Allemands.

    Certes, l’immigration roumaine et moldave, qui comme l’écrit l’auteur « n’est pas significative avant le milieu du XIXe siècle », n’est pas la plus nombreuse. Mais « les Français d’origine roumaine sont d’une grande diversité sociale, culturelle, linguistique, religieuse, politique… », et cette diversité, dont l’une des dominantes est la francophonie, est d’un apport décisif. Le grand public connaît bien sûr quelques noms fameux, ceux de Tzara, Brancuşi, Cioran, Ionesco, voire celui de l’actuelle ministre des sports, Roxana Maracineanu. L’un des mérites de ce livre est de replacer ces noms (et les autres) dans une perspective historique, chaque chapitre étant inauguré par une page précisant le contexte général, à commencer par les liens politiques, universitaires et culturels privilégiés tissés dès le XIXe siècle entre les deux (ou trois) pays. Un autre mérite est d’entrer dans les détails, révélant l’origine roumaine ou moldave de telle ou telle personnalité connue, ou réhabilitant telle ou telle personnalité méconnue. On n’établira pas ici de liste exhaustive, mais il est question par exemple des origines de Gérard Philippe, de Marin Karmitz, de Vladimir Cosma, question aussi des artistes de toutes disciplines (Grigorescu, Enesco, Panaït Istrati, Paul Celan), d’écrivains contemporains tels Ghérasim Luca, Dumitru Tsepeneag, Matéi Visniec, Liliana Lazar, d’hommes politiques comme Robert Badinter, Serge Moscovici, Jean-François Copé, mais aussi de Bernard Natan, qui a joué un rôle majeur dans la société cinématographique Pathé, des nombreux militants qui ont participé à la Résistance, telle Olga Bancic, seule femme du groupe Manouchian, de bien d’autres encore, dont on peut faire ou approfondir la connaissance au hasard des pages, ou en se reportant aux index.

    L’abondance des noms aurait pu rendre la lecture de l’ensemble fastidieuse. Ce n’est pas le cas, car les chapitres, parsemés d’illustrations, sont bâtis comme des récits à caractère historique ou biographique, chacun d’entre eux étant consacré à un thème ou à une appartenance (les aristocrates, les Juifs, les Tsiganes, les options politiques, les artistes etc.) et mettant en relief les personnalités les plus intéressantes. Il n’est évidemment pas question, en un peu plus de cent pages, d’épuiser le sujet (certaines figures peuvent souffrir de schématisations ou de partis-pris purement historiques), et on pourrait ajouter quelques noms à une liste déjà longue. Mais libre aux lecteurs, après cela, de s’intéresser de plus près à l’un des sujets abordés ou à l’un des personnages évoqués. Et de retenir l’idée que la diaspora roumaine et moldave a grandement participé à la construction de notre pays, et continue à le faire. 

    Jean-Pierre Longre

    www.bibliomonde.fr  

  • « Né poète ? »

    Poésie, Roumanie, Anca-Maria Christodorescu, Editura universitaţii din bucureşti, Jean-Pierre LongreAnca-Maria Christodorescu (sélection et traduction), Un Şirag de piatră rară / Défense et illustration de la langue… roumaine, 111 poeme româneşti traduse în franceza, édition bilingue, Editura universitaţii din bucureşti, 2020

    En conclusion de son ouvrage, Anca-Maria Christodorescu, reprenant une formule de Vasile Alecsandri, pose cette question : « Le Roumain serait-il né poète ? » ; toutes les pages qui précèdent portent en filigrane une réponse affirmative, tant elles reflètent l’abondance et la variété d’une production poétique qui, malgré un laps de temps fort bref (seulement deux siècles), émane de « voix d’une diversité et d’une richesse impressionnantes ». Comme toute anthologie, celle-ci ne peut échapper à une certaine subjectivité, et c’est tant mieux. Mais le choix des textes traduit parfaitement cette « diversité » et cette « richesse », tout en montrant l’évolution de la langue, des formes et des styles – et l’édition bilingue est propre à donner leur pleine mesure aux poèmes roumains tout en les rendant accessibles aux lecteurs francophones, d’autant que la traduction, très précise, est le plus fidèle possible à la prosodie et à la tonalité originales.

    On ne s’étonnera pas de rencontrer au fil des pages les grandes figures des XIXème et XXème siècles, auxquelles est laissée une place justifiée : Eminescu bien sûr, avec plusieurs de ses poèmes, et aussi des vers qui lui rendent hommage, tels que ceux de Marin Sorescu ou d’Alexandru Vlahuţă, qui s’adressant à son illustre prédécesseur, évoque des mondes « jaillis comme d’éternelles étoiles / De la triste vie qui fut la tienne ». ; et Vasile Alecsandri, Alexandru Macedonski, Tudor Arghezi, George Bacovia, Ion Barbu, Lucian Blaga, Nichita Stănescu, Marin Sorescu, Ana Blandiana… On lit aussi avec une agréable surprise des poèmes d’auteurs connus pour avoir pratiqué d’autres genres littéraires : Virgil Gheorghiu, Eugène Ionesco… Et maints autres écrivains et écrivaines, auteurs de textes parfois fort originaux, d’une notoriété moins internationale mais qui méritent leur place dans ce volume et, plus largement, dans l’espace poétique européen. On se souvient qu’une autre anthologie a été publiée en français au début de cette même année 2020, consacrée plutôt à la poésie contemporaine ou récente, même si l’on y rencontre quelques « classiques » : Le Blues roumain de Radu Bata et Défense et illustration de la langue… roumaine d’Anca-Maria Christodorescu, chacun avec ses spécificités, son esprit, ses choix, se complètent bien l’un l’autre.

    Revenons à ce dernier livre. On y trouve les thèmes et les atmosphères éternels de la poésie, scènes populaires, traditions rurales, nature végétale et animale, amour, souffrance, mort, élégies intimistes ou scènes épiques, évocations pathétiques et, parfois, humour satirique (voyez la « Fable avec singe » de Geo Dumitrescu)… Mais l’art est sujet aux changements, et l’évolution de l’écriture est nettement visible d’un bout à l’autre du livre. Lorsque par exemple Nichita Stănescu (1933-1983) évoque le printemps, c’est dans une tout autre tonalité que celle que l’on perçoit lors d’un « Bal dans le verger » chanté par Dimitrie Anghel (1872-1914). Lorsque Florentina Vişan (née en 1947) et Eminescu lui-même évoquent la mort, tous deux l’associent à la nature minérale et végétale, mais sur un ton et dans un style très différents. Et ainsi de suite. Au-delà des transformations, la constante de cette anthologie, comme l’annonce son titre français, est l’exaltation de la langue roumaine, cette langue qui « rajeunit sans fin » (Victor Eftimiu), et qui, sous la plume d’Alexei Mateevici, a fourni le titre roumain : « Notre langue c’est du nectar, / Au fond des tréfonds niché, / Chapelet de perles rares / Déversées sur nos contrées. »

    Jean-Pierre Longre

    https://editura-unibuc.ro 

    En complément :

    Du même auteur: Dictionnaire roumain-français:

    https://carturesti.ro/carte/dictionar-roman-francez-59274?p=1 

    Une autre anthologie de poésie roumaine: Le Blues roumain, « anthologie imprévue de poésies roumaines », Traduction et sélection de Radu Bata, préface de Jean-Pierre Longre, illustrations de Iulia Şchiopu et Horaţiu Weiker, Éditions Unicité, 2020.

    http://jplongre.hautetfort.com/archive/2020/03/19/un-labyrinthe-enchante-6221492.html

     

  • L’amitié, la littérature, l’histoire

    correspondance,francophone,roumanie,panaït istrati,romain rolland,daniel lérault,jean rière,gallimard,jean-pierre longrePanaït Istrati – Romain Rolland, Correspondance 1919-1935, édition établie, présentée et annotée par Daniel Lérault et Jean Rière, Gallimard, 2019

    Les publications de correspondances d’écrivains ont-elles un intérêt ? Non, si elles sont uniquement l’occasion de donner lieu à des anecdotes biographiques, voire à de vaines indiscrétions. Oui, si elles donnent à lire des lettres qui reflètent de fortes personnalités, qui portent témoignage de l’Histoire et qui relèvent de la vraie littérature.

    Cette édition de la Correspondance 1919-1935 entre Panaït Istrati et Romain Rolland, qui « fera date », comme l’écrit Christian Delrue dans Le Haïdouc de l’été 2019, répond à tous ces critères. D’autant plus que nous avons affaire à un ouvrage très élaboré, une véritable édition scientifique, dans laquelle on peut puiser à satiété. Les notes, références, explications concernant le contexte, comme les annexes (extraits divers, lettres complémentaires, analyse graphologique etc.), renforcent l’authenticité d’un ensemble qui ne comporte « aucune suppression, aucun ajout, aucune modification », reprenant « les autographes originaux ».

    Les éditeurs précisent en outre : « Vocabulaire, orthographe, syntaxe ont été conservés en gardant un souci de lisibilité et d’homogénéité. ». C’est là un aspect primordial de ce volume, pour ce qui concerne Panaït Istrati : on peut relever, de moins en moins nombreuses au fil du temps, les erreurs, les maladresses, les « fautes » d’un homme né en Roumanie, qui a beaucoup voyagé et qui a appris le français sur le tard, seul avec ses modèles ; et les conseils encourageants de Romain Rolland, qui n’hésite pas à lui envoyer de petits tableaux de fautes à éviter (« Ne pas dire… mais… »), tout en s’enthousiasmant pour le « don de style », le « flot de vie » de son correspondant. Pour qui veut étudier l’évolution linguistique et littéraire d’un écrivain qui s’évertue (et qui parvient admirablement) à passer de sa langue maternelle à une langue d’adoption, c’est une mine. « On ne saura jamais combien de fois par jour je hurle de rage, et m’ensanglante la gueule et brise mes dents en mordant furieusement dans cet outil qui rebelle à ma volonté », écrit-il à son « maître » (les ratures sont d’origine, attestant la fidélité au texte initial). Mais la volonté servira la « Nécessité » d’écrire, et on mesure à la lecture combien Istrati a progressé, et combien cette progression a servi la vigueur de son expression.

    Correspondance, francophone, Roumanie, Panaït Istrati, Romain Rolland, Daniel Lérault, Jean Rière, Gallimard, Jean-Pierre LongreAutre aspect primordial : l’Histoire, dont les troubles et les soubresauts provoquèrent une querelle politique et une brouille d’envergure entre deux personnalités de fort tempérament. Pour le rappeler d’une manière schématique, les voyages qu’Istrati fit en URSS lui révélèrent une réalité bien différente de celle qu’il imaginait, lui dont l’idéal social et politique le portait pourtant vers le communisme. Sa réaction « consterne » un Romain Rolland resté fidèle à son admiration pour le régime soviétique. « Rien de ce qui a été écrit depuis dix ans contre la Russie par ses pires ennemis ne lui a fait tant de mal que ne lui en feront vos pages. ». Le temps a montré qui avait raison… Certes, tout n’est pas aussi simple, et l’un des avantages de cette correspondance est de montrer que, sous les dehors d’un affrontement rude et apparemment irrémédiable, certaines nuances sont à prendre en compte. Il y aura d’ailleurs une réconciliation en 1933, même si chacun campe sur ses positions à propos de l’URSS (pour Romain Rolland « le seul bastion qui défend le monde contre plusieurs siècles de la plus abjecte, de la plus écrasante Réaction », pour Panaït Istrati « lieu des collectivités nulles, aveugles, égoïstes » et du « soi-disant communisme »). Malgré cela donc, le pardon et l’amitié l’emportent, peu avant la mort d’Istrati.

    Évidemment, il n’y a pas que cela. Il y a les enthousiasmes et l’idéalisme du scripteur en formation devenu auteur accompli, qui contrastent souvent avec la lassitude d’une gloire des Lettres accablée par le travail, les visites, les sollicitations. Il y a, racontées avec la vivacité d’un écrivain passionné, des anecdotes semées de savoureux dialogues et de descriptions pittoresques. Il y a les échanges sur la vie quotidienne, la santé, les rencontres, les complicités, les amitiés, les amours… Et les projets littéraires, les péripéties liées à la publication des œuvres, les relations avec d’autres artistes – tout ce qui fait la vie de deux êtres qui ont en commun la passion généreuse de la littérature. Chacun peut y trouver son compte.

    En 1989, parut chez Canevas éditeur une Correspondance intégrale Panaït Istrati – Romain Rolland, 1919-1935, établie et annotée par Alexandre Talex, préfacée par Roger Dadoun. Une belle entreprise, qui cependant se voulait trop « lisible », effaçant les maladresses de l’auteur débutant, les scories, repentirs, ratures… Fallait-il s’en tenir à cette version fort louable, mais partielle et édulcorée ? Non. Daniel Lérault et Jean Rière ont eu raison de s’atteler à une tâche difficile, pleine d’embûches, mais qui a donné un résultat d’une fidélité scrupuleuse et d’une grande envergure historique et littéraire.

    Jean-Pierre Longre

     En complément :

    Le Haïdouc n° 21-22 (été 2019), « bulletin d’information et de liaison de l’Association des amis de Panaït Istrati » est consacré à cette Correspondance. Et l’un des numéros précédents (n° 14-15, automne 2017 – hiver 2018) contient un texte éclairant de Daniel Lérault et Jean Rière sur leur publication. Voir www.panait-istrati.com

    Voir aussi:

    Observator Cultural, Bucarest, 13 août 2020.
     

     

    www.gallimard.fr

    www.panait-istrati.com

    www.association-romainrolland.org

  • Queneau et Cioran

    essai, littérature, francophone, anglophone, Raymond Queneau, Cioran, jean-pierre longre, black herald pressJean-Pierre Longre, Richesses de l'incertitude. Queneau et Cioran / The Riches of Uncertainty. Queneau and Cioran. Bilingual book - ouvrage bilingue, translated from the French by Rosemary Lloyd. Black Herald Press, 2020.

    Voir: article de Mircea Anghelescu:

    J.P.Longre.jpg(Observator Cultural)

    Article de Dominique et Daniel Ilea: 

    https://revue-traversees.com/2020/06/20/deux-ecrivains-a-la-loupe

    https://www.litero-mania.com/deux-ecrivains-a-la-loupe/

     

    Bizarre. Lorsque je lis Cioran, je pense souvent à Queneau, et lorsque je lis Queneau, je pense parfois à Cioran. Il s’agit peut-être là d’un phénomène tout simple : pour un familier de Queneau, le risque est de laisser son esprit en être occupé même lorsqu’il lit d’autres auteurs ; pour un familier aussi de la littérature d’origine roumaine, préoccupé entre autres par Cioran, le risque est de laisser à celui-ci le champ un peu trop libre dans des lectures diverses, notamment queniennes… Bref, il me fallait tenter d’élucider la question pour mieux m’en débarrasser, en naviguant entre Exercices de style et Exercices d’admiration.

    How strange. Reading Cioran often puts me in mind of Queneau, and reading Queneau sometimes puts me in mind of Cioran. Perhaps this is really quite a simple phenomenon: for anyone who is familiar with Queneau, there is a risk of letting your mind be taken over by him even when you read other authors, and for anyone familiar with literature from Romania, and preoccupied with such writers as Cioran, the risk is that you will give him too much leeway in your various readings, especially the works of Queneau… In a word, I felt I needed to clarify the question the better to clear my mind of it, as I navigated between Exercises in Style and Exercises in Admiration.

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