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« J’amplifie le mystère du monde »

Poésie, Roumanie, Lucian Blaga, Jean Poncet, Horia Bădescu, Jacques André éditeur, Editura Şcoala Ardeleană, Jean-Pierre LongreLucian Blaga, Poemele luminii / Les poèmes de la lumière, édition bilingue. Traduit du roumain et avant-propos par Jean Poncet ; postface par Horia Bădescu. Jacques André éditeur / Editura Şcoala Ardeleană, 2016 

La poésie de Lucian Blaga, aux harmoniques pleines et aux motifs éternels (l’amour, la nature, les souvenirs, la mort…), à la teneur « à la fois lyrique et métaphysique », est d’apparence simple, en tout cas abordable par tous, aux antipodes de l’hermétisme. C’est une première qualité, qui entraîne le lecteur vers une attention soutenue, plus approfondie – et dans cette perspective la traduction doit suggérer toute la dimension de chaque poème. C’est le cas de celle de Jean Poncet pour Les poèmes de la lumière, le premier recueil du poète-philosophe-dramaturge, paru en 1919 (il avait 24 ans).

Ce recueil bilingue, fort bien venu à une époque où la poésie, qui plus est la poésie roumaine, n’a pas la faveur des « grands » éditeurs, jouit d’un double privilège : il est traduit et présenté par un poète ; Jean Poncet caractérise dans son avant-propos l’essentiel de l’œuvre de Blaga qui, « poétique comme philosophique », « trouve ses racines et s’ancre dans la réalité roumaine, sa culture, ses mythes et ses valeurs » parmi lesquels le « village roumain » qui « relève surtout d’une géographie intérieure faite de souvenirs et de mythes antiques, de pratiques agraires ancestrales et de chansons populaires. ». Deuxième privilège, le recueil se termine par la postface d’un autre poète, Horia Bădescu, qui analyse avec lucidité (c’est le cas de le dire) ces Poèmes de la lumière, associant à celle-ci le « mystère », ainsi que « l’enthousiasme qui déborde, la passion, la vitalité. ».

Poésie, Roumanie, Lucian Blaga, Jean Poncet, Horia Bădescu, Jacques André éditeur, Editura Şcoala Ardeleană, Jean-Pierre LongreAinsi bien encadrés, il y a évidemment les textes eux-mêmes, qu’il faut lire, en roumain et/ou en français, en silence et/ou à haute voix. D’emblée, l’auteur nous conduit au cœur de son projet : « Avec ma lumière j’amplifie le mystère du monde. ». Mystère paradoxal fait d’amour, attaché d’une manière constante aux éléments naturels (l’air, la terre, le feu, l’eau – l’herbe, le soleil, les étoiles, le fleuve…). Mystère fait aussi de silence, celui de la mort, celui de l’au-delà où paradis et enfer sont intimement liés :

                   « Comme un hérétique je songe et m’interroge :

                   De quelle source le paradis tient-il –

                   Sa lumière ? – Moi, je le sais : c’est l’enfer qui l’éclaire

                   De ses flammes ! ».

Et encore :

                   « De toute éternité

                   ennemis, Dieu et Satan

                   auraient-ils compris que chacun serait plus fort

                   s’ils se tendaient une main pacifique ? Ils ont fait leur paix

                   en moi : unis ils ont versé en mon âme

                   la foi, l’amour, le doute, le mensonge. ».

Ces vers, convenons-en, sont ceux d’un poète-philosophe qui, bien qu’encore jeune, fait la preuve d’une réelle maturité (il obtiendra son doctorat en philosophie dès 1920), tant par la complexité de la pensée que par une écriture qui, mêlant allègrement lyrisme, méditation et narration, ne nie pas le doute et, avec des mots très simples, ne craint pas les riches antithèses :

                   « Si noirs tes yeux

                   ma lumière. ».

Et Jean Poncet ayant eu la bonne idée d’ajouter au recueil « Sept poèmes (presque) disparus », ne résistons pas au plaisir d’en citer deux vers, que le poète attribue à Jésus :

                   « Ô soleil, toi le divin, ta lumière nous aveugle

                   Même lorsqu’elle est reflet dans la boue… ».

Certes, la poésie de Lucian Blaga a déjà été mise à la disposition du public francophone : un volume bilingue maintenant difficile (ou impossible ?) à trouver, publié aux éditions Minerva, qui, dans une traduction de Paul Miclău, regroupe sous le titre Les poèmes de la lumière la plupart des recueils de Blaga ; une belle anthologie, elle aussi bilingue, traduite et présentée par Sanda Stolojan, L’étoile la plus triste (Orphée / La Différence, 1992) ; et une non moins belle édition, elle aussi bilingue, du recueil Au fil du grand parcours (În marea trecere), présenté et traduit par Philippe Loubière (Editura Paralela, 2003) (voir ICI).

Le livre publié par Jacques André éditeur et les éditions Şcoala Aedeleană est une première étape, espérons-le, vers une édition complète et renouvelée des œuvres du plus grand poète roumain du XXème siècle.

Jean-Pierre Longre

www.jacques-andre-editeur.eu

http://scoalaardeleanacluj.ro/wp

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