Cahiers Benjamin Fondane n° 26, « Vie et survie », 2023
Le jeune Fundoianu avait la plume déjà alerte et acide, déjà familière du second degré engagé. En témoignent deux textes critiques, « Le 1er mai socialiste » (1916, traduit par Carmen Oszi) et « Interview d’un Cubain » (1921, traduit par Hélène Lenz), tous deux pertinemment et savamment commentés par Aurélien Demars : le premier « ironise à propos de la fête du 1er mai alors que fait rage la Première Guerre mondiale », le second, interview imaginaire d’un citoyen cubain, est une charge contre l’enseignement de l’époque en Roumanie, qui asservit les consciences au lieu de libérer l’imagination et de se mettre « au service de l’enfant et de son émancipation ».
Pour importantes et originales qu’elles soient, ce ne sont là que quelques pages de ce cahier, qui réunit encore une fois des articles de recherche riches et variés sur la poésie (Monique Jutrin et Agnès Lhermitte, ponctués par les « Lettres de Fondane à Seghers »), sur la philosophie (Monique Teboul, Sylvain Saura, Evelyne Namenwirth, Jean Dhombres), sur le cinéma (Érix de Lussy, avec le scénario inédit de Roméo et Juliette au XXème siècle), sur les relations entre Benjamin Fondane et Jean Paulhan (Serge Nicolas)…
Comme le rappelle Agnès Lhermitte (« Fondane en corbeau »), le poète « redoutait que se perde sa mémoire, sa parole. Il « brigu[ait] » de « naviguer dans l’esprit des hommes », mais craignait de n’être plus qu’« un bouquet d’orties sous [leurs] pieds ». Voilà qu’en 1922, il reparait au cinéma, sous les espèces d’un corbeau. » Les « Cahiers », fidèlement, régulièrement, ravivent « sa mémoire, sa parole ».
Jean-Pierre Longre
Sommaire du numéro
Éditorial
- Vie et survie de Benjamin Fondane
• Poésie
- Vie et survie : «Ce bouquet d’orties», Monique Jutrin
- Où (nous) mènent Tristan et Yseut ?, Agnès Lhermitte, Agnès Lhermitte
- Lettres de Fondane à Seghers
• Philosophie
- Traces de la présence de Fondane dans les premiers colloques des intellectuels juifs de langue française, Margaret Teboul
- À propos de l’issue : «il suffit d’une brèche», Sylvain Saura
- Quand Fondane cite, le monde bascule, Evelyne Namenwirth
- Sur l’écriture philosophique de Benjamin Fondane, Jean Dhombres
• Dossier Fondane –Paulhan
- Fondane, Paulhan, et la rhétorique, Serge Nicolas
- Notes de Fondane sur Les Fleurs de Tarbes
• Cinéma
- Fondane scénariste à la Paramount, Eric de Lussy
- Roméo et Juliette (scénario inédit), Benjamin Fondane
• Dossier roumain
- Le premier mai socialiste, B. Fundoianu, traduit par Carmen Oszi, commentaire par Aurélien Demars
- Interview d’un Cubain, B. Fundoianu, traduit par Hélène Lenz
- Leçon d’absurdie, Aurélien Demars
• Notes et comptes rendus
- Fondane en corbeau
- Hommage à Anne Mounic, Margaret Teboul
• Informations
• Bibliographie sélective
- Bibliographie
• Collaborateurs
La nuit, je rêverai de soleils
Paul Paon / Paul Păun, Chimères, Métamorphoses, 2023
« Dessinateur, poète, écrivain, polémiste (mais aussi médecin et chirurgien) », devenu Paul Paon ou Paul Paon Zaharia après son départ de Roumanie, il fut l’un des membres fondateurs du groupe surréaliste de Bucarest (avec Ghérasim Luca, Gellu Naum, Trost, Virgil Teodorescu), et son œuvre écrite et graphique est marquée à la fois par cette appartenance et par une sensible singularité, d’où peut-être la discrétion avec laquelle elle s’est épanouie. Une exposition rétrospective, donnant une vision globale et néanmoins précise du travail de l’artiste, était donc salutaire – et la librairie Métamorphose s’est chargée de cette présentation, dont a été tiré un très beau catalogue intitulé Chimères, et dont la consultation donne des ouvertures infinies.
Après une préface de Denis Moscovici et un parcours biographique de Monique Yaari mêlé de souvenirs (il était son oncle), et avant un bien utile tableau chronologique, quatre grandes sections composent l’ouvrage : la première et la plus importante (en longueur et en beauté), une vue significative et chronologique des dessins commentée par Radu Stern, spécialiste des avant-gardes ; puis une transcription du Carnet écrit par l’artiste entre 1984 et 1991, suivie de reproductions de livres, tracts, lettres et manuscrits donnant une idée fidèle de ses publications individuelles et collectives ; en troisième lieu, le rappel, documents à l’appui, d’expositions et de catalogues antérieurs (de Bucarest à Londres en passant par Tel-Aviv, Jaffa, Paris, Marseille etc.) ; enfin, des dessins, photographies et documents évoquant des souvenirs amoureux (avec des portraits de « Réni », sa femme) et amicaux (Ghérasim Luca et plusieurs autres).
Gabriela Adameşteanu, Fontaine de Trevi, traduit du roumain par Nicolas Cavaillès, Gallimard, « Du monde entier », 2022
Le Persil Journal
Entre les deux, le foisonnement que l’on attend toujours du fameux journal grand format. Des proses réalistes ou non (Karine Yakim Pasquier, Odile Cornuz, Pauline Desnuelles, Philippe Veuve, Dania Miralles, Cornélia de Preux, Juliette Dezuari), du théâtre (Philippe Jeanloz), de la poésie bardée de citations (Marie Patrono, Anicée Willemin), des poèmes tendance haïkus (Philippe Fontannaz), des proses et des vers en alternance (Maud Armani)… Le tout est ponctué par un « Voyage en Suisse » photographique de Patrick Gilliéron Lopreno et par des lignes ambulantes de Marius Daniel Popescu en personne !
Christian Cogné, Toute fleur s’étalait plus large, Velvet, 2023
Daniel Horia, Je suis né roumain, éditions Paquet, 2023
C’est d’ailleurs avec subtilité que l’auteur, qui devenu adulte a su ce qui s’est passé dans la famille et plus généralement dans la société roumaine des années 1980, laisse à l’enfant ses propres soucis d’enfant. Les souvenirs ne sont pas seulement factuels : ils sont ceux des rêves, des préoccupations, voire des soupçons d’un petit garçon. Avec le réalisme du vécu, un réalisme par moments teinté d’humour (voir par exemple la scène du restaurant où aucun des plats figurant sur la carte n’est disponible, ou l’accueil rébarbatif des employées de magasin), et avec une sensibilité teintée de discrétion, les complexités de la mémoire sont parfaitement rendues par la narration et les dialogues, ainsi que par les images colorées, lumineuses, souriantes, tendres, avec parfois de tragiques contrastes – le gris et le noir de la souffrance, les vifs éclats de la colère ou la brusquerie des catastrophes (celle de Tchernobyl, dont le nuage radioactif arrivant sur Bucarest ponctue l’album). Je suis né roumain est une belle autobiographie, qui éveillera la nostalgie ou les regrets de ceux qui ont vécu une enfance comparable, qui à d’autres apprendra un certain nombre de choses, et qui pour tous combine les plaisirs de la lecture graphique, historique, psychologique et littéraire.
Marina Anca,
Luminitza C. Tigirlas, Eau prisonnière, Jacques André éditeur, 2022
Catherine Durandin, Ma Roumanie communiste, L’Harmattan, 2023
« Universitaire et essayiste Georges Banu est mort à l’âge de 79 ans, fait savoir l’un de ses éditeurs Actes-Sud. Arrivé en France en 1971, Georges Banu était né le 22 juin 1943 à Buzău en Roumanie. Codirecteur de la revue Alternatives théâtrales, il dirigeait la collection « Le temps du théâtre » chez Actes-Sud.
Le Haïdouc
Radu Bata, Le Blues roumain, vol. 3, anthologie implausible de poésies. Préambule de Muriel Augry, préface de Cali, mot de la fin de Charles Gonzalès,
Vient de sortir en DVD : Dédales, fim de George Apetri
Sonia Devillers, Les exportés, Flammarion, 2022
Tintin c’est l’aventure
Mais ce nouveau numéro de Tintin c’est l’aventure aborde bien d’autres thématiques concernant le patrimoine et des trésors en danger aussi divers que ceux qui figurent dans les albums d’Hergé. Monuments lointains ou proches, animaux exotiques, ruines diverses, musées, et aussi le château de Moulinsart (fortement inspiré de celui de Cheverny) amènent à poser des questions cruciales sur la notion de patrimoine (« construction sociale » selon la spécialiste Julie Deschepper), sur le tourisme de masse (genre « Joyeux Turlurons »), sur le drame que fut la déportation des Amérindiens – on en passe. C’est aussi l’occasion de lire une BD inédite d’Aude Mermillon et Louise Dupraz, et de découvrir, illustrations à l’appui, l’ « univers inimitable » du dessinateur-voyageur suisse Cosey.
Ce volume, où alternent textes, interviews, images, poursuit l’exploration de l’univers de Tintin, une exploration variée, approfondie, toujours passionnante, jamais épuisée. Et un univers qui est d’abord, mentalement et artistiquement, celui d’Hergé, qui confia à Numa Sadoul : « Si je me suis mis à voyager ce n’est pas seulement pour voir de nouveaux paysages, mais pour découvrir d’autres modes de vie, d’autres façons de penser ; en somme pour élargir ma vision du monde. »
Cahiers Benjamin Fondane n° 25, « Dialogues », 2022