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  • Récidive poétique

    poésie, roumanie, radu bata, iulia Şchiopu, Éric Poindron, Éditions unicité, Jean-Pierre LongreLe Blues roumain, Vol. 2, « anthologie désirée de poésies », sélection et traduction de Radu Bata, préface d’Éric Poindron, illustrations de Iulia Şchiopu, Éditions Unicité, 2021

    On l’attendait fébrilement ou tranquillement, le second Blues roumain, et le voilà : Radu Bata a récidivé, sans pour autant reproduire à l’identique les gestes et les intentions du premier. Celui-ci était une anthologie « imprévue », composée de traductions « inopinées », celui-là est une anthologie « désirée », composée de traductions « hypocoristiques ». Comme si, la première fois, tout était venu sans crier gare, d’une manière quasiment inconsciente (voire…), alors que maintenant l’affaire est à la fois préméditée, mûrie et soutenue par une affection consciente. À vrai dire, ce n’est pas aussi simple, aussi schématique. Dans les deux cas, nous pouvons suivre sans nous poser de questions compliquées le « labyrinthe enchanté » construit par celui qui est à la fois faiseur de poésies et découvreur de poètes, inventeur et traducteur, créateur et adaptateur. Et dans le deuxième cas, même s’il est toujours aussi accessible, le chemin est encore plus long, les ramifications plus nombreuses, le regard se fait encore plus éberlué devant les ressources inépuisables de la poésie roumaine.

    Certes, à la sortie du labyrinthe, Octavian Soviany semble vouloir mettre un point final à la poésie : « pourquoi on n’euthanasierait pas les vieux poètes ». Mais ce serait plutôt l’occasion d’un rajeunissement radical. Voyons ce que nous dit Ana Blandiana dès l’entrée : « nous devrions naître vieux […] ensuite devenir plus jeunes et encore plus jeunes / arriver mûrs et puissants à la porte de la création ». Ou en cours de route Dragoş Popescu : « les poètes sont si beaux / qu’ils ne vieillissent jamais ». Et alors défilent sous nos yeux les turbulences d’une poésie toujours nouvelle quel que soit son âge, toujours vivante quelles que soient les conditions de sa naissance, toujours bouillonnante quelles que soient ses préoccupations. Une poésie qui chante les sensations et la sensualité, l’amour et la mort, la vie quotidienne des humains et des objets, les souvenirs et le présent, la révolte et la violence, bref tout ce qui fait que les mots bien choisis, bien choyés donnent à l’existence la puissance d’une symphonie, que ce soit sous les plumes notoires de Mihai Eminescu, Ilarie Voronca, Ana Blandiana, Mircea Cărtărescu, Nichita Stănescu, Paul Vinicius, Radu Bata lui-même, ou sous des plumes de nouvelle génération, moins célèbres, mais ô combien fécondes dans leur diversité.

    Les mots ? Parlons-en, par exemple avec Petronela Rotar : « touche ces mots s’il te plaît / sens leur chair tendre s’étendre entre tes doigts / et fais le vœu de rester en poésie ». On devine tout au long des pages la prédilection de Radu Bata pour le maniement (ludique, expressif, musical, chaleureux) du matériau verbal. Il aurait pu écrire, comme Iulian Tănase : « j’ai été un joueur de mots / passionné / addictif ». Ce qu’il faut remarquer, c’est que la littérature née en Roumanie, en vers ou en prose, est un terreau particulièrement riche en manipulations lexicales, en mouvements syntaxiques, en registres thématiques, du lyrisme à l’absurde, du dramatique au comique, du réalisme au fantastique. Nous sommes au pays d’auteurs aussi différents que Blaga et Tzara, Eminescu et Urmuz… La Roumanie, c’est un monde poétique complexe, et cette nouvelle anthologie nous mène aux plus attirantes de ses profondeurs, aux plus exaltants de ses sommets, aux plus lumineux de ses horizons.

    Jean-Pierre Longre

     

    Les auteurs : Andreea Apostu, Ana Blandiana, Irina Alexandrescu, Luminița Amarie, George Bacovia, Maria Banuș, Ana Barton, Radu Bata, Ramona Boldizsar, Dorina Brândușa-Landen, Emil Brumaru, Artema Burn, Ion Calotă, Mircea Cărtărescu, Ruxandra Cesereanu, Toni Chira, Mariana Codruț, Denisa Comănescu, Ben Corlaciu, Traian T. Coșovei, Delk Danwe, Corina Dașoveanu, Mina Decu, Adrian Diniș, Carmen Dominte, Marius Dumitrescu, Adela Efrim, Mihai Eminescu, Vasile Petre Fati, Raluca Feher, Alida Gabriela, Diana Geacăr, Mugur Grosu, Cristina Hermeziu, Ligia Keşişian, Claudiu Komartin, Paula Lavric, Alexandra-Mălina Lipară, Ana Manon, Aurelian Mareș, Ioan Mateiciuc, Maria Merope, Antonia Mihăilescu, Ion Minulescu, Ion Mureșan, Tiberiu Neacșu, Dana Nicolaescu, Felix Nicolau, Ovidiu Nimigean, Dana Novac, Eva Precub, Ioan Es. Pop, Augustin Pop, Savu Popa, Dragoș Popescu, Radmila Popovici, Ioana Maria Stăncescu, Nichita Stănescu, Roxana Sicoe-Tirea, Ana Pop Sirbu, Sorina Rîndașu, Florentin Sorescu, Magda Sorescu, Călin Sorin, Octavian Soviany, Petre Stoica, Ion Stratan, Andrada Strugaru, Robert Şerban, Cristina Şoptelea, Radu Ştefănescu, Petronela Rotar, Mircea Teculescu, Iulian Tănase, Tatiana Țîbuleac, Mircea Țuglea, Radu Vancu, George Vasilievici, Gabriela Vieru, Paul Vinicius, Ilarie Voronca, Vitalie Vovc.

    www.editions-unicite.fr

  • « Le temps se pose »

    poésie, roumanie, lucian blaga, jean poncet, horia bădescu, jacques andré éditeur, editura Şcoala ardeleană,Jean-Pierre LongreLucian Blaga, Éloge du sommeil, édition bilingue, traduit du roumain et avant-propos par Jean Poncet, postface par Horia Bădescu, Jacques André éditeur, Editura Şcoala Ardeleană, 2019

    Voici le quatrième recueil de Lucian Blaga traduit par Jean Poncet et publié conjointement en France et en Roumanie par Jacques André éditeur et les éditions Şcoala Ardeleană – et comme avec les précédents, on ne se lasse pas de lire, de relire, de goûter, de méditer cette poésie de l’âme, de la nature, du temps, de la mémoire et de l’oubli (« L’oubli sans oubli », tel est le titre de la belle postface de Horia Bădescu, par ailleurs coordonnateur du projet de publication de ces volumes poétiques).

    Dans son avant-propos, « Survivre à la vie », Jean Poncet brosse le contexte biographique dans lequel le poète philosophe, professeur et diplomate, a composé ces vers parus en 1929. Déboires et déceptions alternent avec de brèves périodes de bonheur au cours d’une existence dans laquelle le sommeil tient une place primordiale, remplissant, semble-t-il, une double fonction : « Il est le moyen d’échapper aux dures réalités de la vie, le refuge régressif du poète qui, la nuit, « s’en retourne vers [ses] parents ». Mais, plus qu’une fuite, le sommeil est aussi le moyen d’accéder à un monde magique, atemporel. » Cela dit, si « le monde est un chant », le premier texte du recueil, « Biographie », fait le lien avec le précédent, assimilant le sommeil à la mort : « J’ai chanté et je chante encore le grand passage, / le sommeil du monde, les anges de cire. » Périodiquement les horloges rappellent que nous allons « sur les chemins du temps », et les cloches peuvent se confondre avec les cercueils dans un « paysage transcendant ».

    Si on retrouve l’inspiration mythique (Saint Georges et le dragon), biblique (« Lamentations de Jean dans le désert ») ou artistique (« L’oiseau sacré de Brancuşi »), la nature est encore ici source de création poétique, une nature que le sommeil n’épargne pas (« Dans le sang des moutons la forêt nocturne est songe long et lourd. / Aux quatre vents profonds / le sommeil s’empare des vieux hêtres. »), et le « siècle », « les bruissements électriques » de la civilisation n’empêchent pas de raconter « des histoires fabuleuses au milieu des sapins. »

    Éloge du sommeil, dans cette traduction à la fois fidèle et inspirée, comme pour les précédentes, est une preuve de plus que l’âme du poète, tourmentée par la « tristesse métaphysique », porte le poids du monde et le livre à tous par la puissance des images qu’il façonne et des chants qu’il fait sonner. « Et pourtant c’est avec des mots simples comme les nôtres / que furent créés le monde, les éléments, le jour et le feu. »

    Jean-Pierre Longre

    www.jacques-andre-editeur.eu

    www.scoalaardeleanacluj.ro