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  • Les épreuves du cœur et du corps

    Roman, Roumanie, Camil Petrescu, Laure Hinckel, Éditions des Syrtes, Jean-Pierre LongreCamil Petrescu, Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, traduit du roumain par Laure Hinckel, Éditions des Syrtes, Syrtes Poche, 2019

    Camil Petrescu (1894-1957), dramaturge et romancier, est un « classique » et, ce qui n’est pas incompatible, l’un des premiers écrivains « modernes » de la littérature roumaine. Héritier et précurseur, donc : Dernière nuit d’amour, première nuit de guerre, dont la première édition roumaine date de 1933, et dont cette réédition en français est la bienvenue, témoigne brillamment de cette dualité.

    Le récit est divisé en deux livres distincts : le premier, après une introduction « en montagne », relate l’histoire d’amour que le protagoniste vit avec Ela, qu’il a connue à l’université ; après leur mariage, leurs relations deviennent orageuses, minées par le mensonge, les histoires d’argent et la jalousie. Nous sommes en 1916, et la Roumanie entre dans le conflit contre l’empire austro-hongrois et l’Allemagne. C’est la mobilisation sur la frontière entre le royaume de Roumanie et la Transylvanie, et la « dernière nuit d’amour » (fort mouvementée) va correspondre à la « première nuit de guerre », titre du deuxième livre. Cette nuit, qui superpose les deux grands thèmes du roman, est le point de jonction entre deux parties apparemment bien différentes mais qui, à vrai dire, ont un certain nombre de points communs.

    Car on ne peut s’empêcher de déceler un parallèle entre les affres et les revirements de l’amour d’une part, les tribulations et les souffrances de la guerre d’autre part. Le narrateur est durement éprouvé dans son cœur et dans son corps. Il y a chez Camil Petrescu des pages subtiles sur les louvoiements des sentiments, dignes de Proust, et des pages sur la guerre, tirées d’expériences vécues, qui peuvent faire penser au Stendhal de La Chartreuse de Parme. Et à un art consommé du portrait s’ajoutent des réflexions sur l’esprit humain, le destin, la politique, l’art de la guerre, la philosophie, le mariage – fort sérieusement : « Je ne suis pas religieux, mais je crois toutefois dans ce que le catholicisme a de plus profond : par une pure élaboration spirituelle, mari et femme sont prédestinés depuis la création du monde à être, au-delà des catastrophes de la vie, unis et égaux l’un à l’autre, dans cette vie comme dans l’éternité future. C’est une des plus belles images que la pensée humaine ait créées. ». Plus encore, nous assistons à une série de variantes sur le temps qui passe : souvenirs, accélérations – un temps lié à l’identité et à l’espace : « Était-ce donc moi qui hier, civil encore, pieds et poings liés à quarante ans de paix, jouais une enthousiaste partie de dominos à l’heure de midi ? […] Il y avait tant de chemin parcouru entre ces deux jours, que les événements d’avant-hier étaient perdus dans les lointains, auprès de ma petite enfance, et les deux, fort distants de celui que j’étais désormais ; de même que le village natal se rapproche étrangement du village voisin quand on est très loin dans une ville inconnue, au milieu d’autres gens. ». Le roman de Camil Petrescu combine avec brio les séductions de la narration et les subtilités de la réflexion.

    Jean-Pierre Longre

    https://editions-syrtes.com

    https://laurehinckel.com

  • « Rattraper le temps qui nous avait été volé »

    récit,autobiographie,dessin,francophone,roumanie,florentina postaru,serge bloch,bayard,jean-pierre longreFlorentina Postaru, Serge Bloch, Heureux qui, comme mon aspirateur…, « Grandir sous la dictature roumaine », Bayard, 2019.

    « Je pense à Tulcea, ma petite ville natale au bord du majestueux Danube, au delta et aux plages de la mer Noire. Je pense à ma famille, à mes parents, bien sûr, et parfois en plongeant dans les méandres de ma mémoire, je retrouve toute une galerie de souvenirs intimes qui avec moi ont voyagé. ». Telles sont les dernières lignes de l’introduction, dans laquelle Florentina Postaru relate avec l’indulgence de l’humour comment son origine et son accent roumains ont été accueillis en France – avec une circonspection mâtinée de pitié. Et ces dernières lignes annoncent le propos du livre, qui raconte l’enfance sous la dictature de Ceauşescu, la jeunesse après la « révolution » de décembre 1989, puis l’« auto-exil » en Bretagne, à l’âge de 37 ans.

    Florentina, dont les parents sont bienveillants et attentifs à la bonne éducation de leurs deux filles mais matériellement limités par les restrictions, manifeste dès la petite enfance un esprit malicieux et indépendant, notamment dans un milieu scolaire où le corps professoral, sauf exceptions, était en quelques sorte imprégné par l’autoritarisme brutal du régime politique. Le récit est bourré d’anecdotes qui frisent parfois le drame, mais qui se résolvent la plupart du temps avec le sourire de l’espoir. Vie familiale (petits conflits mais aussi événements épiques et comiques comme l’installation de l’antenne TV par le père sur le toit de l’immeuble), vie scolaire avec ses contraintes et ses révoltes, liberté des vacances à la campagne chez les grands-parents, vie sociale (y compris les queues interminables et résignées devant les magasins), les exploits sportifs, les projets, puis la vie lycéenne et estudiantine à partir de 1990… Une fois la liberté retrouvée, se précipitent toutes les nouveautés en matière de musique, de mode vestimentaire, de mœurs, de commerce, de goûts cinématographiques et littéraires (et parmi les auteurs favoris, Panaït Istrati, Caragiale, Gellu Naum, mais aussi des Russes, des Français…).

    La destinée de Florentina Postaru n’est bien sûr pas unique, et un certain nombre de Roumains de sa génération ont suivi peu ou prou un cheminement similaire, de la contrainte à une liberté qui leur a permis de « choisir de rattraper le temps qui nous avait été volé ». Ce qui est unique dans ce livre, c’est le ton du récit, à la fois personnel, limpide et attrayant ; ce sont aussi les photos individuelles, familiales et collectives, et les multiples petits dessins de Serge Bloch, dont la drôlerie, le mouvement et le pouvoir d’évocation donnent une vie particulière à un ensemble qui se lit avec une vraie émotion et beaucoup de plaisir. Quant à l’aspirateur, on laissera les lecteurs en découvrir eux-mêmes le rôle.

    Jean-Pierre Longre

    https://leblog.bayard-editions.com

    https://www.sergebloch.com

  • « Tout est réel, toujours »

    Roman, Roumanie, Mircea Cărtărescu, Laure Hinckel, les Éditions Noir sur Blanc, Jean-Pierre LongreMircea Cărtărescu, Solénoïde, traduit du roumain par Laure Hinckel, les Éditions Noir sur Blanc, 2019.

    Prix Millepages 2019

    Prix Transfuge 2019 du meilleur roman européen

    La parution d’un roman de Mircea Cărtărescu est toujours un événement. C’est évidemment le cas ici, et plus encore : Solénoïde est un monument ; pas seulement par les dimensions extérieures du livre, mais aussi et surtout par ce qu’il renferme. Un monument qui, à l’image finale de Bucarest, le lieu de tout, se mettrait en mouvement – et alors les images se précipitent dans la tête du lecteur. Ce pourrait être celle d’un torrent que l’on tente de suivre, dont on tente de scruter les flots, le courant, le fond, les obstacles, et dont on prélève le plus souvent et le mieux possible quelques décilitres d’eau pour les examiner, avant de continuer la poursuite. Ou alors celle du labyrinthe dans lequel on se perd, on se retrouve, on se reperd en tenant un fil d'Ariane dont on espère qu'il mènera vers une issue. Ou encore celle de la spirale que l’on suit en mouvements ascendants et descendants – et dans ce cas on s’approche de l’objet qui sous-tend le roman et qui lui donne son titre. L’objet, ou les objets, puisque le sous-sol de Bucarest est parsemé de plusieurs machines du même type, les solénoïdes, ces grosses bobines en forme de spirale qui créent des vibrations et qui mettent les êtres et les choses (voire une ville entière) en mystérieuse lévitation.

    Mais ce thème central du roman n’en est, justement, qu’un aspect révélateur. Solénoïde est un roman aux multiples facettes, sorte de Recherche du temps perdu qui aurait été modelée par les mains de Lautréamont, de Raymond Roussel, des surréalistes et de Kafka (on en passe, car finalement les mains essentielles sont bien celles de Cărtărescu). Le canevas narratif est simple : un professeur de roumain qui a échoué dans un collège de banlieue et qui aurait voulu être écrivain (le double inversé de l’auteur, en quelque sorte), se raconte, en une superposition des souvenirs d’enfance et de la relation du présent dans une société minée par la dictature, la pauvreté matérielle et morale, mais dont certains membres sont sauvés par la vie mentale et par l’amour. Le rêve, les apparitions nocturnes, le surgissement de l’inconscient, tout cela est inscrit dans la vie.  « Tu ne pouvais pas planter le rêve dans le monde, car le monde lui-même était un rêve. ». C’est pourquoi « la chasse au rêve suprême, orama » est l’un des chemins à suivre, sur les traces de Nicolae Vaschide, spécialiste reconnu de la question, et ancêtre d’une belle et inaccessible collègue du narrateur. Tout se tient, vous dit-on : la réalité historique et scientifique, la fiction, le rêve… et tout cela crée le réel.

    Outre les récits de rêves, nombre de motifs peuplent ce récit grouillant d’êtres vivants, humains et animaux. Voyez les poux, tiques, sarcoptes de la gale, acariens et autres insectes microscopiques donnant une idée de l’infiniment petit au regard de la vastitude du ciel aux étoiles menaçantes, de la ville fantasmée avec ses avenues, ses dédales de rues, ses souterrains, ses couloirs, ses usines, ses machineries, ses « veines » et ses « artères », sa nudité : « Quand les monceaux de neige ont disparu, Bucarest s’est offerte aux regards comme un squelette aux os dispersés. Qui aurait cru que sa décrépitude de toujours – le baroque sinistre de sa ruine – puisse devenir deux fois plus triste et plus désespérée ? ». Récit grouillant aussi de faits et d’événements plus ou moins étranges : disparitions et réapparitions énigmatiques, manifestations de « piquetistes », secte protestant avec véhémence contre la mort et faisant résonner à l’infini un pathétique « à l’aide », acquisition d’une maison/bateau dont le narrateur n’aura jamais fini d’explorer les prolongements horizontaux et verticaux, anecdotes liées à l’école (celle de l’enfance, celle de l’âge adulte), mariage rapidement interrompu par le changement dramatiquement radical de l’épouse, puis l’amour, le véritable, trouvé avec Irina, et la naissance d’une petite fille, le rappel de livres précédents (par exemple La Nostalgie, avec l’évocation du « REM »)… Le tout passé au crible de l’humour parfois dévastateur d’un Cărtărescu jouant malicieusement avec son propre destin d’écrivain à partir de la lecture publique d’un poème (significativement intitulé La Chute), s’adonnant mine de rien à la ravageuse satire politico-psychosociale d’un régime jamais nommé mais omniprésent, qui gangrène la société, l’école, les familles, les individus dans leur comportement quotidien, et maniant d’une façon impayable et efficace le portrait-charge ; on serait tenté de tout citer en guise de preuve – et il faut lire les descriptions de salle des professeurs, ou le récit de la collecte obligatoire par les élèves des bouteilles, bocaux et vieux papiers tournant à l’épopée absurde et bouffonne…

    Roman fantastique dans tous les sens du terme, en vérité roman réaliste, roman humoristique, roman « limpide comme le jour et complètement inintelligible » comme l’est la vie, roman dont les particularités de ton, de style, de lexique sont fidèlement rendues en français grâce à un remarquable travail de traduction, Solénoïde pourrait être une tragédie, celle de la « devinette du monde », celle de la destinée humaine. S’il s’agit bien de celle-ci, elle aboutit, peut-être contre toute attente mais dans une belle perspective, au triomphe de l’amour : « La devinette du monde, enroulée, intriquée, accablante, perdurera, claire comme de l’eau de roche, naturelle comme la respiration, simple comme l’amour et […] elle se versera dans le néant, vierge et non élucidée. ». Finalement, c’est la plongée dans le bonheur, même sous la menace d’une statue géante, sorte de commandeur infernal : « Nous nous sommes enlacés, la petite entre nous deux, soudain incroyablement heureux et ne nous souciant plus d’aucune statue ni d’aucune porte. ».

    Jean-Pierre Longre

    www.leseditionsnoirsurblanc.fr

    https://laurehinckel.com

  • Mort et métamorphose

    poésie, francophone, luminitza c. tigirlas, éditions du cygne, jean-pierre longreLuminitza C. Tigirlas, Ici à nous perdre, éditions du Cygne, 2019

    Les brefs poèmes de ce recueil sont dédiés « à l’Amie disparue », mais s’adressent à tous les lecteurs qui veulent bien pénétrer la densité de textes dont les motifs sont portés par une langue « aux mots nouvellement reconquis ». Une reconquête que Luminitza C. Tigirlas mène de livre en livre, de poème en poème, depuis ses propres origines linguistiques. Nous sommes donc sous le signe du renouvellement, en particulier celui des images : c’est « le vin de paille » qui a bu, ou « le deuil [qui] s’habille », non l’inverse ; il se peut que « les cormorans rédigent des testaments » (oui, on peut y lire « corps mourants », ce qui implique bien plus qu’une simple originalité animalière), ou « tu déneiges une métaphore »…

    L’audace des paradoxes (« paroles indicibles », « voix insonores ») va de pair avec les pauses, les blancs, les silences, les respirations musicales, qui permettent au souffle de revenir (« Quel souffle me ranimera ? »), à la vie de « l’Amie » de se re-manifester « ici », quitte à « nous perdre » (« Le souffle d’un ailleurs la prend par la taille »), et de se soustraire « à l’invasion cancéreuse », de passer « de métastase en métamorphose ».

    De même que la nature, les fleurs, parfois les oiseaux répondent à l’appel du « vent floriculteur » qui les porte, de même les mots se laissent porter par leurs sonorités : « à mort » appelle « à morsure » et « Amore », « épier » appelle « expier », « digne » et « cils » appellent « cligne », etc. De la musique encore, qui au-delà du ludisme participe à l’exploration des profondeurs de la vie, de la maladie, de la mort, du manque ; et « seul l’amour n’est pas à perdre ».

    Jean-Pierre Longre

    http://luminitzatigirlas.eklablog.com 

    http://www.editionsducygne.com/editions-du-cygne-ici-a-nous-perdre.html