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dominique ilea

  • Un personnage sans limites

    Roman, Roumanie, Marin Mincu, Dominique Ilea, Xenia, Jean-Pierre LongreMarin Mincu, Journal de Dracula, traduction du roumain, avant-propos et notes de Dominique Ilea, Xenia, 2018

    Encore un livre sur Dracula ? Oui. Mais cette fois il ne s’agit ni d’alimenter le mythe du vampire ni de tomber dans les clichés touristiques, mais de camper, derrière la façade romanesque, la personnalité d’un homme hors du commun qui en passant les frontières du raisonnable a fortement marqué l’histoire de la Roumanie. C’est en utilisant le procédé du pseudo-manuscrit retrouvé « dans un coffret en fer » que Marin Mincu (1944-2009), romancier, critique, professeur, se faisant passer pour le simple « curateur » des écrits de Dracula (Vlad Ţepeş III, dit L’empaleur), a composé ce Journal de Dracula qui court du 2 février 1463 au 28 août 1464. On s’y laisserait prendre, tant l’auteur affirme « l’authenticité du manuscrit » composé de maints fragments parfois datés, souvent brefs, auxquels il dit avoir simplement ajouté des titres thématiques permettant de synthétiser les souvenirs et réflexions de Dracula (du genre « menace », « mensonges », « lettre à Pie II », « thérapie », « solitude », « cruauté »...).

    Cette construction littéraire n’est pas une simple fantaisie gratuite ou esthétique. Elle permet de cerner par petites touches la complexité du personnage : son tempérament de guerrier implacable et cruel, qui menaça Mehmed II le Conquérant, son orgueil mis à mal par la trahison de son « ami » Mathias Corvin roi de Hongrie, qui le tient prisonnier à Buda, dans un cachot humide infesté de rats, un orgueil qui le pousse à forger lui-même sa légende de monstre hantant toutes les mémoires : « Je ferai en sorte que l’horreur, la monstruosité attisent d’autant leur imagination. Bon gré, mal gré, ils entreront tous dans mon jeu, rivalisant d’efficacité à répandre mes légendes. Légendes calomnieuses, c’est vrai. Je serai un héros négatif ; mais qu’importe ? Rien de plus résistant que le négatif ; bien plus encore : il n’y a guère que le négatif à laisser des traces ; que ce qui est abject, laid, infâme, diabolique. ».

    Vlad Ţepeş III fut non seulement un prince combattant et influent (qui, soit dit en passant, transféra sa capitale de Târgovişte à Bucarest), mais aussi un penseur et un fin lettré. Les références aux philosophes et aux écrivains de l’antiquité (comme Platon, Homère, Ovide bien sûr – qui écrivit des vers « dans la langue des Gètes ») ou d’époques plus récentes (comme Dante ou Marsile Ficin), et même les « clins d’œil » (dans des anachronismes volontaires soulignés par la traductrice) à des auteurs comme Lautréamont ou Bram Stocker, donnent une dimension érudite à l’esprit de Dracula et au roman tout entier, dimension que ne contredisent pas les nombreuses évocations de la fameuse ballade populaire Mioriţa (L’Agnelle fée), dans laquelle « le héros s’affranchit de toute limite, y compris de la frontière corporelle qui lui est impartie ; ici, son espace de référence se dilate, jusqu’à devenir cosmique. ». Bel exemple d’une pensée sincère, profonde, roborative, qui traduit aussi la fragilité et l’ambiguïté de l’homme : « Je me meus, indécis, entre l’Orient et l’Occident… C’est de là que je tire ma vitalité… ».

    Dans la solitude de son enfermement le protagoniste tend à confondre rêve et réalité, passé et présent (voire avenir), histoire collective et personnelle, et à se bâtir un monde hors normes : « La limite n’existe pas : ce n’est qu’une confirmation de la veulerie et de l’impuissance de l’individu par rapport à soi-même… ». Dominique Ilea le dit très bien dans son propos : « Contre la déchéance et la folie qui guettent, dans sa solitude, un prisonnier à la fois haï, craint et respecté, soyons fous : l’écriture est une tentative de revanche, et parfois une victoire. L’écriture est aussi un exorcisme à tous les niveaux, permettant d’évacuer les culpabilités réelles avec les fictives, de parer aux peurs et aux douleurs… ». Le Dracula créé par Marin Mincu devient son propre romancier, maîtrisant par l’écriture ses fantasmes les plus intimes.

    Jean-Pierre Longre

    www.editions-xenia.com

  • Écrivain conteur

    Conte, récit, autobiographie, Roumanie, Ion Creangă, Dominique Ilea, L’Harmattan, Jean-Pierre LongreIon Creangă, Contes, souvenirs d’enfance et histoires. Traduction du roumain, préface et notes de Dominique Ilea, L’Harmattan, 2016. 

    Ion Creangă (1839-1889), diacre, instituteur, conteur plein de verve, écrivain savant, humoriste populaire, ami d’Eminescu, est souvent rapproché de Rabelais, de Charles Perrault ou de Boccace. Certes, ses héros ont « la bonhomie et la gaillardise joyeuses des héros rabelaisiens », comme l’écrit Andreia Roman dans son histoire de la littérature roumaine ; ses récits mêlent allègrement le réel et le merveilleux, la poésie charmante et la truculence grivoise. Mais sa plume est bien celle d’un auteur original, qui doit tout à son érudition, à ses origines campagnardes, à son travail de styliste et à son talent d’écrivain épique et burlesque.

    C’est ce dont témoignent les « pages choisies », traduites et présentées par Dominique Ilea. Un bel échantillon de textes, dans une traduction qui rend avec précision et modernité les audaces lexicales et la vigueur stylistique de l’auteur. D’abord quatre contes, « La Belle-mère aux trois brus », « L’histoire du Cochon », « L’histoire de Stan l’Averti » et « Ivan Tourbinka », qui mêlent au folklore régional la malice paysanne, à l’imaginaire féérique (ou démoniaque) la réalité historique. Les « Souvenirs d’enfance », suivant un ordre chronologique, mettent en avant les petites et grandes aventures d’un écolier déluré, épris à la fois de liberté et de son village chéri, de sa campagne heureuse qu’il rechigne à quitter pour poursuivre ses études à Iaşi : « Pour chaque fontaine, ruisseau, vallon, bocage et autres coins ravissants que l’on laissait derrière nous, un gros soupir gonflait notre poitrine ! ». Le volume se poursuit avec des histoires plus courtes mais tout aussi savoureuses, donnant des images cocasses du tempérament humain (la bêtise, la paresse, la sagesse arithmétique…), et se termine par un robuste « Conte grivois » où les épis de maïs subissent une drôle de transformation…

    Récits picaresques, épiques, comiques, les écrits de Creangă, qui donnent une belle place à l’oral (« Un livre à lire à haute voix », affirme justement la traductrice), sont ceux d’un auteur qui, « dans on propre langage succulent », fait magistralement la synthèse entre des sources multiples, des personnages de tout acabit et tout bien considéré universels dans leur diversité, des registres variés, le tout avec la modestie des grands, comme le montre la « préface à mes Contes » qui inaugure le livre :

    « Cher Lecteur,

    Que d’âneries n’auras-tu pas dû lire, depuis que tu es sur terre !

    Ajoutes-y celles qui suivent, pour m’obliger ; et si, à tel endroit, tu trouves cela bien peu à ton gré, prends la plume, à ton tour, et donne à voir quelque chose d’un meilleur aloi ; car, moi, c’est tout ce que j’ai su abouter. ».

    Jean-Pierre Longre

    www.harmattan.fr

  • Littérature au micro

    Essai, Roumanie, Lucian Raicu, Dominique Ilea, L’Harmattan, Jean-Pierre LongreLucian Raicu, Cent lettres de Paris, traduit du roumain par Dominique Ilea, L’Harmattan, 2016  

    Lucian Raicu (1934-2006), originaire de Iaşi, fameux essayiste dans son pays, fut obligé de quitter celui-ci en 1986. Exilé à Paris, il tint pendant les années 1990, au micro de Radio France Internationale, des chroniques littéraires destinées à ses compatriotes, qui furent réunies en volume en 2010. La traduction fort bien venue de cette centaine de textes montre que, pour oraux qu’ils fussent, chacun d’entre eux est une brillante et durable contribution à la connaissance de la littérature et de la pensée françaises. Comme l’écrit Dominique Ilea dans sa présentation, Lucian Raicu est un « maître du croquis au fusain, de la fléchette qui fait mouche, du petit angle insoupçonné qui vous redessine tout un paysage ».

    Dans un ordre chronologique, de Pascal à Deleuze, de La Fontaine à Blanchot, de Voltaire à Sartre, les grands noms du patrimoine sont passés au crible, avec un sens de la synthèse et une finesse d’analyse qui ne laissent de côté ni admiration ni concessions. Certains d’entre eux ont le privilège de faire l’objet de plusieurs articles, et nous trouvons ainsi des sortes de blocs comparables à de véritables essais sur, par exemple, Voltaire, Michelet, Mauriac, Sarraute… Parmi les écrivains choisis, comme on pouvait s’y attendre, des mentions spéciales pour plusieurs franco-roumains : Benjamin Fondane, qui « se sent comme un poisson dans l’eau dans la littérature française » ; Ionesco, avec lequel l’auteur s’est senti en émouvante affinité en traversant le Louvre dans le bus 39 ; Cioran, le « prophète de la “décomposition” »… Sans compter tous ceux que l’on rencontre au passage, et dont l’abondance est attestée par l’index de fin de volume.

    Si la plupart des textes ont pour centre les écrivains, ils n’ont rien de principalement biographique. Ceux-ci sont des supports, des points de départ pour une réflexion sur la littérature, sur la philosophie, sur les rapports qu’elles entretiennent. Il peut s’agir d’une méditation désabusée, à propos de Verlaine, sur la mort des poètes et le peu de retentissement qu’elle a à notre époque, ou de considérations sur un genre remis à la mode dans les années 1990, la biographie d’écrivain. Et tout au long des pages se pose ouvertement ou en filigrane la question de la littérature, de sa définition, de sa finalité, de sa vitalité. À ce sujet, voici une réflexion qui a d’autant plus de poids qu’elle vient d’un exilé politique : « Les grands écrivains inventent un langage, voire une autre langue, qui se démarque étrangement de la collective, la défie, la sape, niant sa globalité, ses prétentions autoritaires, son totalitarisme, sa dictature (une dictature de la « majorité » dominante) ».

    Ces Cent lettres de Paris envoyées aux auditeurs puis aux lecteurs roumains, revenues en France par le truchement de la traduction, proposent à chacun de tracer son itinéraire dans les immensités de la littérature. Un guide inépuisable…

    Jean-Pierre Longre

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  • Hommes entre eux

    nouvelle,francophone,roumanie,dominique ilea,anca-domnica ilea,editura tracus arte,jean-pierre longreDominique / Anca-Domnica Ilea,  Faire la paire / Perechi Nepereche, Editura Tracus Arte, Bucarest

    Dominique (Anca-Domnica) Ilea est non seulement traductrice, mais elle est aussi écrivain, qui plus est aussi bien en français qu’en roumain. Ce recueil en est un témoignage probant : six nouvelles écrites en français, complétées par leur traduction en roumain – ce qui, disons-le, n’est pas banal pour une native de Roumanie (l’inverse est plus courant). Pas banal, mais réussi : Dominique Ilea est aussi à l’aise dans sa langue d’adoption que dans sa langue maternelle.

    Deuxième originalité : le thème commun aux six récits : les amours masculines. Ainsi s’explique le titre : « Faire la paire », c’est s’aimer entre hommes ; les couples se forment peu à peu, depuis les premiers émois jusqu’aux jeux érotiques. Se rencontrent au fil des textes des hommes de toutes sortes, de tous âges, des savants, de jeunes ingénus, un chevalier, un astronaute, un prince, un policier, un philosophe, mais aussi des êtres venus d’ailleurs.

    Car il y a une troisième originalité : si les êtres d’ici-bas forment souvent entre eux des « paires » paradoxales (« Le Suspect et le Flic », « le Duc et le Montagnard »), ils s’éprennent aussi, malgré eux mais irrémédiablement, de créatures issues de divers au-delà : un « cyborg » inattendu, un fantôme entreprenant, un démon aux apparences familières mais au regard étrange… Ainsi le charme sulfureux des histoires d’amour se pimente-t-il de merveilleux et de fantastique. Et la variété des tons, la vivacité du style – en français comme en roumain – renforce encore le goût de ce piment.

    Jean-Pierre Longre

    www.tracusarte.ro